Dans la lignée du précédent billet de notre série sur les acteurs de la transition, nous revisitons de nouveau le thème de l’obsolescence programmée des équipements électroniques, en nous intéressant cette fois-ci aux défaillances causées par les logiciels.

Marc travaille depuis de nombreuses années dans le service informatique d’un établissement d’enseignement supérieur. C’est qu’il en a vu passer, des ordinateurs ! Et il n’y a encore pas si longtemps, arrivés « en fin de vie », ils étaient jetés en vrac avec toutes sortes d’objets, dans une grande benne à destination « du ferrailleur », métaux lourds compris, bien sûr ! Tout disparaissait comme par magie mais aboutissait en réalité dans des circuits de recyclage douteux, dont les résidus toxiques finissaient par suinter dans une nappe phréatique, ou s’accumuler dans les poumons de dépeceurs anonymes en Inde, en Chine, ou ailleurs…

En 2003, arrive la directive européenne relative à la gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), transposée en droit français en 2005, et qui oblige les constructeurs à récupérer sans condition les matériels mis sur le marché à partir du mois d’août de cette année-là. Cet instrument juridique permet à Marc, avec une forte dose de pédagogie, de faire bouger un peu les choses en interne. Las, les offres proposées par les associations d’insertion professionnelle par le recyclage ne sont pas retenues (elles ont un coût, modeste, donc « insupportable », c’est bien connu). La solution est trouvée par la direction de l’établissement : c’est une nouvelle benne, mais cette fois-ci « spécialisée », que l’opérateur généraliste de collecte des déchets dépose sur le site. La destination finale des déchets change-t-elle vraiment ? Mystère. Pour Marc, cependant, les choses ne changent pas tant que cela…

« À mon sens, l’aberration persistait car il s’agissait toujours de jeter des machines en état matériel de fonctionner, mais devenues lentes au fur et à mesure des mises à jour du système d’exploitation et des logiciels applicatifs. J’ai donc voulu comprendre pourquoi les machines ralentissaient. Et pourquoi il fallait accepter que, tout en restant sur le même système Windows XP de Microsoft, le travail perdait autant en productivité au bout de quelques années. Après divers essais, j’en ai conclu que le logiciel antivirus était un point déterminant dans ce phénomène de ralentissement extrême, que je dénommais bientôt le click and wait… »

Afin d’éviter les pièges d’un système nécessitant un antivirus, Marc décide d’installer Linux sur des postes-clients considérés comme de « vieilles machines », c’est-à-dire à partir de six ans d’âge… Il s’intéresse aux distributions Linux légères, tout en définissant ses exigences : il faut que les choses restent simples, que le système soit utilisable dans un contexte de travail bureautique quotidien. Autrement dit, il faut que le système s’en sorte tout seul pour détecter et choisir la configuration appropriée pour le matériel, afin que n’importe qui puisse s’en servir. Et le vainqueur fut… Puppy Linux !

« Puppy Linux, en développement actif depuis 2003, est déroutant à plusieurs égards. C’est un système mono-utilisateur qui se présente comme une distribution où tout se charge en mémoire vive : le système d’exploitation, les applications, l’émulation du disque dur. Il permet de sauvegarder dans un fichier de session toutes les préférences, les applications installées et les fichiers créés durant la session de travail. Ce fichier de session peut être chiffré et placé où l’on veut, par exemple sur la clé USB ayant servi à démarrer l’ordinateur. On obtient ainsi un système totalement portable. Je trouve que Puppy Linux est supérieur aux autres distributions Linux portables, car il a été particulièrement optimisé pour la légèreté et la rapidité, jusque dans le choix précis du jeu d’applications qu’il propose, couvrant la plupart des domaines usuels. »

Hélas, la situation est très loin de changer dans le service informatique ! Le renouvellement systématique des machines continue, et les « vieilles » unités centrales s’accumulent… Pour accueillir ces « réfugiées » qui cognent à sa porte, Marc trouve encore de la place pour les entreposer, en attendant de trouver un emploi à ces victimes de la fuite en avant. Comble du comble, ce patient travail de sauvetage a même le don d’irriter son chef, car lui voulait dépenser tout son budget ! [Note de la rédaction : il est probable que ce genre de réflexes hiérarchiques, typiques du monde « d’avant », sera de plus en plus rare, dans l’avenir.]

Après cette plongée dans le monde de l’obsolescence dirigée par le logiciel, Marc ne s’étonne plus, désormais, qu’entre la surenchère des logiciels antivirus et tout le crapware préinstallé sur les PC destinés au grand public, les gens se plaignent très rapidement que les machines ralentissent… « Cependant, je ne crois pas du tout à une solution purement technique qui résoudrait un problème écologique sans faire appel à la participation consciente et volontaire de l’utilisateur. Bien que Puppy Linux soit une solution permettant de prolonger efficacement la vie des machines, si l’utilisateur n’entreprend pas cette démarche de lui-même, rien ne changera. » En tout cas, sa résolution est prise : à titre personnel, il n’achètera plus jamais d’ordinateur neuf !

Et de notre côté, posons-nous la question : ne serions-nous pas tous conditionnés à considérer le ralentissement de nos ordinateurs comme inéluctable ? Et face à l’indifférence pour ces montagnes de déchets électroniques, sommes-nous prêts à lâcher une meute de petits chiots turbulents ? L’essaimage réussi des ALIS, les « associations libres pour l’informatique solidaire », montre que de nombreuses voies sont possibles : ouvrons grand nos fenêtres vers de nouveaux horizons !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Le solstice d’hiver a sonné l’heure des bilans. Que retiendrons-nous du temps écoulé ? La question de l’énergie fait désormais partie de l’actualité quotidienne : voici quelques réflexions, trouvées dans son sillage, qui continueront sûrement à nous occuper pour les années à venir.

Le billet de Matthieu Auzanneau intitulé François Roddier, par-delà l’effet de la Reine rouge, est une évocation réussie de Thermodynamique de l’évolution, le dernier ouvrage de ce physicien atypique. Sa proposition centrale est que notre civilisation constitue la structure dissipative d’énergie la plus efficace que l’on connaisse dans l’univers. De ce fait, elle maximise également la vitesse de production d’entropie, c’est-à-dire d’altération de son environnement, ce qui la force en retour à dissiper encore plus d’énergie pour s’adapter à ces modifications.

Cette fuite en avant apparemment irrésistible trouve un écho puissant dans un autre billet du même blogueur, intitulé L’Empire romain et la société d’opulence énergétique : un parallèle, publié deux ans auparavant, qui retrace les découvertes de Joseph Tainter, historien connu pour son livre The collapse of complex societies. Sa thèse essentielle est qu’il existe un lien direct entre accroissement de la complexité des sociétés et augmentation de leur consommation d’énergie, ainsi qu’un "rendement décroissant de l’investissement marginal dans la complexité", ce qui amène les sociétés qui ont dépassé certains seuils de soutenabilité à s’effondrer, c’est-à-dire à se simplifier très rapidement. L’Empire romain en est un des exemples les plus frappants.

Les conclusions de ces deux auteurs n’étant guère réjouissantes, on pourrait dès lors douter qu’il soit possible d’en dégager des perspectives positives pour les années à venir ! Ou au contraire, on pourrait voir ces avertissements comme autant d’invitations à passer à l’action. Dans ce cas, quelles pourraient être les voies à suivre pour initier des changements positifs ? Voici trois intuitions pour alimenter le débat :

  1. Tout d’abord, reconnaître que les contraintes de ressources ne sont pas une malédiction, mais une chance offerte à l’expression de l’intelligence, au plaisir de concevoir de belles choses, porteuses des valeurs de simplicité, de légèreté, de frugalité, proches de celles que l’on observe dans le monde vivant.
  2. Ensuite, percevoir que l’énergie physique, souvent associée à la matière morte (le pétrole des organismes vivants, le minerai d’uranium des générations d’étoiles), ou réduite aux phénomènes inanimés (soleil, vent), ne raconte qu’une partie de l’histoire. L’énergie psychique, qu’on l’appelle joie de vivre, enthousiasme ou élan vital, est tout aussi importante pour les sociétés humaines, et cette ressource-là ne dépend que de nous.
  3. Enfin, réaliser que nous ne sommes pas seuls, que la biosphère de la planète Terre tout entière est habitée par des myriades de peuples non-humains qui font face, eux aussi, et depuis des millions d’années, à des contraintes de ressources. Nous leur avons déclaré une guerre totale depuis quelques décennies : ils nous regardent les détruire, sans comprendre notre stratégie suicidaire. Pourtant, ils sont ouverts à la coopération, pour peu qu’on veuille les écouter et qu’on soit prêt à passer d’une culture de la domination exclusive, qui cherche à contrôler par la pénurie et la souffrance, à une culture du partage inclusif, qui laisse se développer librement l’abondance et la joie.

La culture du logiciel a, d’une certaine manière, déjà parcouru une partie de ce chemin. Le code efficace des demomakers, leur goût du moins et du mieux en lieu et place du bloatware habituel, les méthodes agiles de développement, qui remettent l’humain au centre des systèmes d’information, le mouvement du logiciel libre et open source, rappel de la primauté évidente de la coopération, tout cela participe d’une mutation culturelle, qui satisfait en grande partie aux trois impératifs décrits plus haut. Cette transformation est d’ailleurs en train de s’approfondir et de s’étendre à d’autres secteurs de l’activité humaine. Mais il faudra faire vite pour répondre à temps aux urgences du siècle.

Sommes-nous prêts ? Bien sûr. Et l’année nouvelle nous attend !

Comme un couple de super-héros surgi du fond des années 1970, Donella et Dennis Meadows avaient tout prévu : les problèmes et leurs solutions. Qui n’a pas lu The Limits to Growth, reparu récemment en français sous le titre Les limites à la croissance (dans un monde fini), a raté l’occasion de faire un voyage aller-retour dans le temps : les prévisions sur la croissance mondiale des années 2010, effectuées à la fin des années 1960 par ces deux chercheurs du MIT, dans le cadre du Club de Rome, se révèlent, malheureusement pour nous, d’une précision surprenante. Si vous ne le saviez pas déjà, rappelons brièvement que, d’après le scénario business as usual du modèle Meadows, nous allons bientôt heurter à grande vitesse un mur plutôt très dur (à brève échéance, dans moins de deux décennies).

Cependant, et heureusement pour nous, les Meadows ne sont pas uniquement des oiseaux de mauvais augure. Ils ont aussi des super-pouvoirs. Par exemple, celui de nous expliquer comment se débarrasser de la production de nos déchets toxiques et de nos autres vilaines habitudes, comme la programmation de l’obsolescence. (Rappelons que nous avons pris ces mauvaises habitudes afin de « favoriser le retour de la croissance » et de permettre aux hommes politiques de faire de grands sourires au journal de vingt heures, à la veille d’une élection importante.)

Écoutons donc Jorgen Randers, co-auteur des Meadows : « Une proposition est faite : elle consiste à introduire une taxe sur les produits, taxe proportionnelle au ratio de déchets dans le produit divisée par la durée de vie du produit. La durée de vie (re)deviendrait ainsi un critère fondamental, ce qui inciterait les fabricants à utiliser tous les moyens possibles pour optimiser ce ratio : une meilleure conception générale, des produits facilement réutilisables, réparables et/ou recyclables. »

Retenez donc bien cette équation (∝ signifie proportionnel à) :

Taxe_Meadows_p ∝ Quantité_déchets_p / Durée_vie_p

Et si, un jour, vous participez par mégarde à un débat de second tour d’une élection présidentielle, posez la question à votre adversaire : « Vous prétendez rétablir l’équilibre des finances publiques tout en conduisant le pays sur la voie d’un développement harmonieux, qu’attendez-vous donc pour mettre en place une mesure simple et d’effet immédiat ? Connaissez-vous la taxe Meadows ? » Effet garanti !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Ah, le plaisir de compulser les archives de GreenIT.fr… On y apprend qu’il n’est pas évident de trancher, en terme d’impact environnemental, entre télécharger de la musique ou bien acheter des CD… Au final, la conclusion était quand même qu’il valait mieux télécharger de la musique et la conserver sur un CD gravé. C’était en 2009. Une autre ère au rythme d’évolution de l’informatique !

Depuis, nous sommes passés à des supports de stockage statique autrement plus conséquents, notamment le DVD (simple couche : ~4,7 Go) et le Blu-ray (simple couche : ~25 Go)… Voyons donc ce que cela change dans nos calculs et si nos conclusions sont toujours identiques.

Le flux d’une vidéo en diffusion continue (streaming) sur Internet représente un transfert de données équivalent au téléchargement des supports statiques correspondants, soit un trafic total d’environ un DVD de données pour un film en définition standard et un Blu-Ray de données pour un film en haute définition.

La quantité de données transmises est donc 7 (resp. 35) fois plus importante pour un DVD (resp. un Blu-ray), en comparaison avec un CD. En revanche, les impacts environnementaux de la fabrication et de la commercialisation d’un CD, d’un DVD ou d’un Blu-ray sont quasiment identiques. À la lumière de tous ces chiffres, reprenons maintenant l’analyse précédente et étendons-la aux cas du DVD et du Blu-ray :

  • téléchargement vs. achat d’un CD : 20% de l’énergie et 1,6% des émissions de GES (conclusion précédente : avantage au téléchargement) ;
  • téléchargement vs. achat d’un DVD : 140% de l’énergie et 12% des émissions de GES (impacts multipliés par 7) ;
  • téléchargement vs. achat d’un Blu-ray : 700% de l’énergie et 58% des émissions de GES (impacts multipliés par 35).

Ces chiffres démontrent qu’à partir du 8e (resp. 1er) visionnage d’un film en définition standard (resp. haute définition) en diffusion continue sur Internet, il vaut mieux acheter le DVD (resp. le Blu-ray) correspondant, et le prêter ensuite à des amis ! Tout ceci reste bien sûr vrai si, au lieu de considérer les films, on considère les programmes de télévision HD sur Internet.

Cette analyse est renforcée par la durée de vie des supports de stockage : combien faudra-t-il d’énergie pour fabriquer les disques durs qui contiendront un film, pendant toute la durée de vie estimée d’un DVD ou d’un Blu-ray, soit 30 ans ? Même dans l’hypothèse la plus optimiste, cela fait environ 3 disques durs. En effet, rappelons-nous que peu de gens jettent leurs DVD ou leurs Blu-rays après les avoir regardés !

Bref, sauf à imaginer des progrès importants dans l’impact environnemental du système Internet dans son ensemble, la vidéo HD en diffusion continue ressemble fort à une aberration. Quand on pense qu’on est en train de re-câbler le monde entier avec de nouveaux relais de téléphonie 4G pour pouvoir regarder des vidéos HD « en situation de mobilité » partout, tout le temps, on se dit que la notion d’empreinte écologique ne semble pas vraiment prise en compte par les grands opérateurs, et les gouvernements qui leur passent commande…

Morale de l’histoire : longue vie à la consommation collaborative ! Achetez, louez, prêtez, échangez vos DVD et vos Blu-rays ! Vous parlerez à vos voisins, vous rencontrerez des gens qui ont les mêmes goûts que vous, vous vous ferez des amis pour la vie… Bref, se déconnecter et partager, oui, ça rend heureux !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Prologue : en ces temps moroses de chômage, de perte de sens, d’errements, de reculades en tous genres, de discours d’autant plus grands qu’ils ne sont suivis d’aucune action concrète, nous avons plus que jamais besoin d’entendre les récits de femmes et d’hommes qui prennent leur destin en main, et décident de vivre, enfin, au 21e siècle. À la manière de Shamengo, GreenIT.fr se propose de démarrer une nouvelle série de billets qui racontent ces histoires, à la fois simples et exemplaires.

Julien H., un informaticien amateur qui aime aussi le bricolage, possède chez lui plusieurs ordinateurs qui lui servent de poste de travail, de centre de médias, etc. Le matériel est plus ou moins récent. Un jour, son écran 4/3 de cinq ans d’âge, de marque Samsung, qu’il utilise pour son poste bureautique, montre des signes de faiblesse. Lors d’une visite chez un réparateur agréé, on lui assure qu’il n’y rien à faire. Verbatim :

“Mais, c’est un écran de bureau ?, s’étonne le technicien. On ne répare que des écrans de portables.
– Ce n’était pas précisé sur votre site web, rétorque Julien.
– Vous êtes le premier en 5 ans à nous apporter un écran de bureau. Au prix où ils sont, vous feriez mieux d’en acheter un neuf.
– Impossible, je cherche un modèle similaire (4/3 en 1600×1200), aujourd’hui il n’y a plus que des résolutions full HD (16/9 en 1920×1800) à des prix raisonnables.
– Alors cherchez-en un d’occasion. Nous, et les autre réparateurs d’ailleurs, ne prendrons pas le risque de vous le prendre, ces réparations sont trop peu demandées pour qu’on s’y investisse.”

Situation banale : ce genre de “conseil” est prodigué à pas mal de gens. Cependant, et c’est là un point important, Julien résiste à l’injonction : pas question de renoncer. C’est alors qu’il se souvient du reportage de France 2 sur l’obsolescence programmée, dans le cadre de l’émission Cash Investigation, où Samsung est particulièrement mis en cause. Effectivement, l’industriel sud-coréen est connu pour ses pratiques concernant ses écrans (parfaitement légales au regard de notre droit de l’environnement quasi-inexistant). En effet, il suffit d’utiliser une poignée de condensateurs bas de gamme, disposés pour ne rien arranger dans les parties les moins recommandées de l’écran (proches des radiateurs, où la température est la plus élevée, ce qui diminue leur longévité) et le tour est joué : pour la plupart des gens, la durée de vie de leur écran est réduite à quelques années.

Le faisceau de preuves se resserre : Julien décide de regarder sur Internet, pour voir si, par hasard, d’autres personnes ne rencontreraient pas les mêmes difficultés. Non seulement il trouve une liste de produits Samsung connus pour leurs fragilités, mais aussi des manuels complets de réparation, dont les plus célèbres se trouvent sur les sites CommentRéparer (en français) et IfixIt (en anglais), souvent assortis de vidéos explicatives. Cependant, même si tout à l’air bien documenté, mettre la main dans ce “cambouis” demande de passer outre certaines réticences : afin d’accéder à la carte électronique de l’écran, il faut ouvrir celui-ci en force car il s’agit d’un montage de coque plastique sans vis. Heureusement, une pression douce et ferme sur les chevrons suffit.

Sa carte électronique en main, Julien se rend alors dans un magasin de composants électroniques où il reçoit un accueil bien différent de celui qu’il a reçu de la part des “réparateurs agréés” : le vendeur lui indique quels condensateurs remplacer ! Il en achète une poignée pour 5 euros. Reste tout de même à effectuer la manipulation : il s’achète un fer à souder pour 45 euros (il s’en resservira) et rentre chez lui. Après avoir pris des cours de soudure sur Internet grâce à un tutoriel trouvé sur YouTube (en anglais, avec le premier chapitre sur les outils à acheter et le deuxième chapitre sur les techniques de base), il se lance dans la manœuvre et remplace un à un les condensateurs défectueux. Après remontage, l’instant de vérité approche : il allume l’appareil, et l’écran fonctionne ! Victoire.

Quelle est la morale de cette histoire ? Avoir la volonté de résister à la voix insistante qui murmure qu’il suffit de jeter et de payer encore pour avoir la belle vie ? Oui, c’est le premier pas. Ensuite, il faut un peu de talent de bricoleur, ou bien se faire aider par d’autres : l’éducation, ne serait-ce pas aussi une des missions possibles des fablabs qui essaiment à Paris, Toulouse et bien d’autres endroits en France ? Et puis, pour ceux qui ne veulent pas se lancer dans la réparation électronique, il reste bien d’autres façons de déprogrammer l’obsolescence des objets : par exemple, la pâte Sugru, avec ses allures de jouet pour enfants, permet un nombre incroyable d’applications pour tout réparer dans la maison.

Imaginer, faire, et s’amuser aussi par la même occasion, voilà un programme qui s’inscrit loin, bien loin de celui de notre société de consommation à bout de souffle et de ses programmateurs d’obsolescence légaux ! Cela pourrait même devenir une nouvelle façon de vivre : début décembre 2012, le festival Make It Up de Saint-Ouen (Île-de-France) en a donné un aperçu passionnant.

Épilogue : nouvel épisode de l’histoire de Julien. C’est maintenant son écran TV Samsung de 117cm qui montre des signes de faiblesse… Une fois sur deux, le cliquetis électrique de la séquence d’allumage se répète sans jamais conclure et l’écran ne s’allume pas. Après un rapide tour sur les forums, il n’y a pas de doute, c’est encore un problème de condensateurs. Cette fois-ci, le fer à souder est déjà là. Voici le bilan de l’opération : 1h pour effectuer un aller-retour à la boutique, 2,80€ de composants, 30mn pour décrocher et raccrocher l’écran du mur (c’est lourd, cette bête là !), 15mn pour ouvrir et refermer l’appareil et en extraire la carte électronique et 30mn pour dessouder et ressouder les composants. Et voilà l’écran qui repart comme (presque) neuf !

Et vous, comment déprogrammez-vous l’obsolescence ?

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Il souffle depuis quelques temps comme un vent de révolte sur l’Internet français. Tout pourrait être parti de la proposition de loi des éditeurs de presse, qui, à la suite de l’élection présidentielle, ont cherché dès le mois de septembre 2012 à défendre leurs intérêts et à modifier le rapport de force avec Google. Cela pourrait s’être ensuite poursuivi avec les remarques du Chef de l’État au sujet des pratiques d’optimisation fiscale de la firme de Mountain View. Cela pourrait avoir atteint son point culminant avec le coup de force de l’opérateur de télécoms Free, qui interrompit les services de publicité en ligne pour ses abonnés, il y a quelques jours.

Le gouvernement s’est activement saisi de l’affaire et invoque maintenant une taxe sur les sociétés qui recueillent des données personnelles. Ainsi, de la remise en cause de la gratuité des liens hypertextes, jusqu’à l’instauration d’une redevance à l’usage de la bande passante, en passant par la taxation du recueil d’informations, c’est l’ensemble du modèle économique de Google, et de bien d’autres sociétés du Web, qui pourrait être menacé. La Pax Google, qui règne sans partage sur Internet depuis maintenant plus de dix ans, connaîtra-t-elle le même sort que toutes les paix impériales qui l’ont précédé ?

Depuis les origines, au début de la décennie 1970, l’évolution des modèles d’échange d’information sur Internet a suivi une série d’étapes, rendues à chaque fois nécessaires par la croissance du nombre de nœuds du réseau et les modifications progressives de leurs usages prépondérants. La dernière étape a été franchie au cours de la décennie 2000, avec l’explosion du nombre d’utilisateurs du Web. Pour la première fois, le relatif équilibre qui existait auparavant dans les relations entre nœuds du réseau a été rompu, et l’on a vu se généraliser un modèle d’échange d’information que l’on pourrait qualifier de client-serveur hypercentralisé, reposant sur un unique protocole asymétrique.

Ce modèle, maintenant si répandu, mis en œuvre par Google, Facebook, Amazon Web Services et les autres géants du Web, participe d’un certain modèle économique : en établissant des barrières étanches entre leurs populations de clients-consommateurs, les serveurs-producteurs de ces services fortement infoterritorialisés parviennent à diminuer artificiellement l’intensité concurrentielle, à leur bénéfice exclusif. Ils reproduisent ainsi, dans le domaine des systèmes d’information distribués, les stratégies monopolistiques de certains éditeurs de logiciels de la décennie 1980, qui bloquaient à dessein toutes les tentatives d’interopérabilité avec leurs formats de fichiers, étouffant ainsi l’innovation.

Cependant, en plus des actions politiques, des bouleversements techniques en cours pourraient venir modifier ce statu quo : l’avènement de plateformes mobiles de plus en plus puissantes, la généralisation des formats de données ouverts et des outils de production de contenu, l’apparition de réseaux sans infrastructure reposant sur les technologies de communication sans-fil comme le Wi-Fi ou le NFC, le retour des protocoles symétriques de partage de l’information comme multicast, etc. Ces nouvelles règles du jeu, en renforçant l’autonomie réelle des clients-consommateurs vis-à-vis des serveurs-producteurs, appellent aussi de nouveaux modèles d’échange d’information, et, ce faisant, de nouveaux modèles économiques. Avec une différence profonde : le cœur des échanges, dans ces nouveaux modèles, n’est plus situé au niveau du serveur qui supervise l’activité des clients qui dépendent de lui, mais au niveau du réseau lui-même.

Se pourrait-il que, pour la première fois, les responsables politiques aient l’opportunité et la volonté de faire régner une nouvelle paix sur les réseaux, pour les décennies à venir ? Le champ des innovations qui s’ouvrirait alors devant nous serait immense.

En examinant combien les annonces fumeuses de fin du monde nous ont occupés ces derniers temps, on pourrait hausser les épaules, rappeler que la pensée de la Fin du Tout a toujours préoccupé les êtres humains. Et ce serait peut-être conclure un peu vite. Non, bien sûr, la Planète ne s’arrêtera pas de tourner ce soir ! Mais à y regarder de plus près, il semble évident que nous vivons en ce moment la fin d’un cycle millénaire.

Qu’est-ce qui est donc en train de se passer depuis quelques années ? On pourrait résumer cela par une observation, effectuée il y a plus de dix ans par les auteurs visionnaires du Cluetrain Manifesto : l’économie de la parole est en train de changer. En effet, nous nous préparons à abandonner un très ancien consensus, qui émergea il y a plus de dix mille ans, en même temps que les cultures se sédentarisaient, que les premières villes se peuplaient. Avant cela, la parole était souvent libre, directe, d’humain à humain, cri de guerre ou d’amitié qui se perdait au milieu des étendues sauvages. Ensuite, la parole est devenue privilège, régentée par des systèmes sociaux complexes : castes, hiérarchies, rangs. Quoi qu’on en pense, le principe fondateur de notre démocratie représentative, est bien, lui aussi, un héritier de ces systèmes de contrôle de la parole des individus.

Il s’agit donc d’une forme de redécouverte de la parole préhistorique, mais qui acquiert désormais une puissance ubiquitaire, démultipliée par les technologies de l’information contemporaines. Cette reprise de la parole s’observe actuellement partout sur Internet : le succès de l’ONG Avaaz (mot qui signifie "la voix" dans plusieurs langues d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe), avec la croissance exponentielle du nombre de ses membres, en est un bon exemple.

Cette dynamique mondiale inquiète évidemment les tenants de l’ordre ancien. Les tentatives de "civilisation" d’Internet, le traité ACTA et ses épigones, jusqu’aux récents débats dans l’enceinte de l’UIT, vont tous dans le même sens : le renforcement du contrôle, qui a un instant échappé aux puissants. Évidemment, il est déjà trop tard : comment les individus pourraient-ils renoncer aux retrouvailles inespérées avec un paradis depuis longtemps perdu ?

Dans cet entre-temps qui sépare la fin d’un monde du commencement d’un autre, réjouissons-nous donc de cette bonne nouvelle. Elle est le meilleur garant que l’humanité sera en mesure de relever les défis qui s’annoncent.

Le Mondial de l’automobile 2012, qui ouvre ses portes aujourd’hui, orne son fronton d’un étrange slogan : le futur, c’est maintenant. Habile détournement de la campagne présidentielle française, il appelle à raccourcir le temps. Effectivement, à notre époque, tout s’accélère, le déclin des modèles d’affaires industriels comme la fonte des glaces de l’Arctique. Et voici qu’un simple slogan, d’un progressisme désuet, révèle, en creux, notre impuissance présente.

Un examen de la dure réalité s’impose : la voiture contemporaine est un objet de plus en plus consommateur de ressources. L’énergie ? Une voiture consomme 80kWh aux 100km, et malgré cent ans d’efforts de la part des ingénieurs, moins d’1% de cette énergie sert à transporter effectivement le conducteur. La matière ? Une voiture est "faite de pétrole et d’acier de la tête aux pieds" et ceux-ci ne sont pas renouvelables : après le pic pétrolier, c’est la chaîne de montagne métallique qui est devant nous. L’espace ? L’encombrement exagéré d’un véhicule individuel est la première cause des embouteillages et de l’étalement urbain. Et tout cela retourne toujours à l’argent : facture des importations énergétiques en hausse, endettement public en hausse, etc. Sommes-nous en train de vivre une fin de partie ?

Un jour, tous les marchands de rêve finissent par être rattrapés par le réel. En Europe, la surcapacité de l’outil industriel, le coût du travail, la crise de la monnaie commune, et de nombreuses autres raisons économiques sont invoquées pour justifier les difficultés croissantes d’une industrie emblématique du 20e siècle. Ne serait-ce pas plutôt le signal que les conditions du rêve ne sont plus remplies, et qu’il est grand temps d’en inventer un autre ?

Et pour cela, il faut d’abord écrire une nouvelle histoire : abandonner les vieux désirs infantiles (puissance, vitesse, tout partout tout le temps) et donner envie d’explorer d’autres horizons. Il est étonnant de comparer la créativité mise en œuvre par les fabricants de véhicules qui consomment moins de 10kWh aux 100km, comme l’Aptera, la Loremo ou la C-1, avec celle des constructeurs traditionnels. Allons encore plus loin : que serait une voiture produite par la société Apple, un iPhone sur roues ? Une approche complètement différente, ne serait-ce pas là, le désir secret des clients ?

Qu’il est difficile de changer un système de pensée ! Hier, triomphante, la voiture, aujourd’hui, semble être devenue un problème de plus à résoudre, une énergie négative qui tétanise et empêche de formuler les bonnes réponses. Et pourtant, à bien y regarder, des innovations bourgeonnent déjà de toutes parts, sous forme de nouveaux services et de nouveaux produits qui remettent en cause les dogmes d’hier : la voiture n’est plus individuelle mais partagée, la vitesse n’est plus une fin en soi , l’habitacle n’est plus nécessairement fermé.

Ne serait-ce pas plutôt cet autre futur qui surgit en fait, dès maintenant, comme un soleil transperçant la nuit des affiches de la dernière édition du Mondial de l’automobile ?

Il y a vingt ans, tout le monde pensait que le processus de civilisation était dirigé par les forces de l’environnement naturel. Je pense que ce que nous sommes en train d’apprendre, c’est que la civilisation est d’abord une fabrication de l’esprit humain.

– Klaus Schmidt, Entretien avec National Geographic (juin 2011)

En 1972, le rapport Meadows démontrait l’impossibilité évidente de maintenir notre modèle de développement, fondé sur la croissance illimitée de la consommation matérielle, dans les limites écologiques étroites de notre planète. En fait, l’intérêt du rapport résidait d’abord, comme l’a souligné récemment l’un de ses principaux auteurs, dans l’étude de la dynamique de cette croissance, pour chacun des scénarios envisagés. En particulier pour le fameux scénario business as usual, le standard run du modèle, qui a depuis été confirmé avec une précision surprenante.

Le 5 juin dernier, peut-être en guise de quarantième anniversaire de la première publication du rapport Meadows, le Shift Project, "groupe de réflexion et d’action" présidé par Jean-Marc Jancovici, proposait une nouvelle vision des scénarios énergétiques, du point de vue strictement physique de la production et de la consommation des ressources. Ces scénarios, déroulant des dynamiques maintenant bien connues, soulignent l’influence directe des sources d’énergie disponibles sur le fonctionnement de l’économie-monde. Cependant, quelque chose semble y manquer, faisant naître chez le lecteur le même sentiment d’absence qu’avec son illustre prédécesseur, le rapport Meadows. On pourrait résumer cette impression par une simple question : "Et l’humain, dans tout ça ?"

Car l’être humain, sa psychologie et sa culture, est un peu la "constante cosmologique" de tous les modèles du dérèglement climatique, de la disparition de la biodiversité, de l’épuisement des ressources de la planète. C’est le terme de l’équation qui, bien que mal compris, permet à celle-ci de supporter une théorie véritablement explicative des transitions majeures dans l’histoire des civilisations et des écosystèmes avec lesquelles elles sont en interaction. La conscience humaine et ses productions, dont la civilisation fait partie, sont des processus historiques. Les découvertes archéologiques nous montrent que, loin d’être la conséquence du développement de l’agriculture puis des cités et de l’écriture, la transformation de la religion et du système de valeurs, en fut probablement la cause.

De ce fait, la conception de modèles des systèmes humains est d’une importance capitale si l’on cherche à mieux comprendre les alternatives qui se posent à nos sociétés du 21e siècle, au-delà des visions d’effondrement portées par le rapport Meadows et ses épigones. Ce champ a commencé à être labouré et il faudrait maintenant aller beaucoup plus loin et proposer des modèles opérationnels pour l’aide à la décision politique, qui permettraient d’anticiper des transitions sociales et écologiques de plus en plus rapides, à une échelle de plus en plus grande.

Les travaux des équipes du CIRAD sur la modélisation des relations entre les sociétés et leur environnement nous permettent d’imaginer ce que pourraient être de futurs processus collectifs de gestion des ressources. Le projet FuturICT, d’une durée de 10 ans, actuellement en lice pour un financement d’1 milliard d’euros par la Commission européenne, va encore plus loin : l’objectif est tout simplement la mise au point de la Living Earth Platform, afin de simuler l’ensemble des interactions entre les systèmes humains et leur environnement.

Nous sommes le changement qui vient. Il est grand temps d’en prendre conscience.

The first semester of 2012 is nearly gone, and a new president has been elected in France. "The change is now." But how to make change happen using only the tools we have at our disposal? What are the operating systems we could currently use for running our much-needed sustainability software? In fact, many industrial processes and organizations will have to be completely redefined in order to meet the coming harsh environment and energy challenges. But this deep change could be made possible by leveraging resources already existing in companies. How? Here are a few ideas.

By taking into account, through better data analytics, environmental aspects that were previously ignored, companies will be able to estimate more accurately the external costs and benefits of day-to-day operations. These detailed models will rely on dynamic and distributed information provided by third-parties, thus requiring information infrastructures to cross companies’ borders and reach out to other organizations, at a local and global scale, making web-oriented architecture a de facto standard for enterprise applications. In return, this inter-organizational data sharing will foster more sustainable, thus more resilient business ecosystems, able to manage their operations more efficiently, in spite of recurring crises during a transition period of several decades.

The change is now? This promise could become real faster than we think if we start turning existing information technology and resources, in and outside companies, into operating systems for sustainability, therefore providing solid ground for developing next-generation businesses that make everybody better off: their customers, their employees and shareholders, the societies and ecosystems we are living in. The change is now!

(Adaptation française de cet article publiée sur GreenIT.fr.)

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