Ah, les beaux jours des forfaits de télécommunication illimités… Seraient-ils derrière nous ? Je viens de quitter mon opérateur de téléphonie mobile pour passer chez un opérateur virtuel peu connu, appelé Prixtel. Pourquoi ? Parce qu’avec leur forfait Chrono le prix facturé est proportionnel à mon usage effectif, tout en restant inférieur aux forfaits correspondants des concurrents. Oui, on peut le dire, à rebours de tout le monde, Prixtel ne pousse pas à la consommation. Cela ferait-il partie de leur modèle économique ?

Faire payer un client en fonction de son usage d’une ressource donnée tombe sous le sens, mais ce genre d’évidence ne se constate que rarement de nos jours sur Internet… Ah, les belles histoires que nous racontent Google, Facebook, Twitter et les autres ! Croissez et multipliez, nous nous chargeons du reste : le retour au réel sera rude dans un monde désormais gouverné par les lois inflexibles de la physique, que ce soit celle des télécommunications ou bien de la biosphère tout entière.

Il est donc probable que les modèles économiques de paiement à l’usage se généralisent dans l’avenir, car eux seuls permettent un développement à long terme des entreprises, en intégrant dès le départ les risques et les limites de leur croissance. Cependant, le calcul du “prix de la ressource” va se complexifier, car il devra réintégrer toutes les externalités, qui jusqu’à présent en étaient écartées, par volonté délibérée ou par simple ignorance.

Dans un monde où la demande dépasse désormais souvent l’offre, ces modèles auront pour effet vertueux d’instaurer une auto-régulation douce, évitant ainsi les effets déstabilisateurs d’une pénurie soudaine. Finalement, le monde des télécommunications aura abandonné son horizon virtuel pour redevenir une activité réelle... Pour le meilleur !

« À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie. »

– Dante Alighieri, Divine comédie, chant I (vers 1300).

Étonnant rapprochement : en lisant les premiers vers de la Divine comédie, on ne peut s’empêcher de songer au destin de notre propre civilisation, soudain brutalement confrontée à des choix qui dépassent l’horizon de pensée commun.

Depuis peu, les discours sont émaillés de références lointaines : en 2020, en 2050, dans un siècle… Ces dates défilent devant nous comme un compte à rebours étrange, qui dilate en secret nos existences elles-mêmes.

Un millier de siècles ! C’est l’horizon que se propose d’explorer le documentaire fascinant de Michael Madsen, Into Eternity (réalisé en 2009, sorti en France en 2011). Oui, cent mille ans, c’est le délai qui sera nécessaire pour que les 200,000 tonnes de déchets radioactifs qui ont été produits jusque-là par l’industrie nucléaire, deviennent inoffensifs.

Au milieu de la Finlande, des hommes creusent une tombe gigantesque, à des centaines de mètres de profondeur dans la roche-mère, qui sera le lieu de repos ultime d’un feu mortel qui ne veut plus s’éteindre.

Demain, d’autres mausolées surgiront en France, aux États-Unis, en Chine, en Inde et ailleurs… Ils seront probablement tout ce qui restera de notre époque quand nos villes auront disparu. Ils célébreront la responsabilité éternelle d’une civilisation qui finit par devenir indifférente à la vie elle-même.

« Le temps du monde fini commence. »

– Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (1931).

Aurions-nous pu imaginer, il y a de cela à peine quelques décennies, que tout irait aussi vite ? Le vingt-et-unième siècle à peine entamé, nous voici désormais confrontés à la finitude de notre domaine, pour reprendre la belle expression d’Albert Jacquard.

Nous semblons vivre une époque en tous points similaire à celle du grand Galileo Galilei, inventeur de la science moderne. Une gigantesque controverse s’est levée au large, elle approche désormais en grondant des côtes les plus protégées des civilisations avancées. Aucune digue culturelle ne lui résistera.

La finitude de notre domaine… Qui, parmi les gouvernants des puissances économiques et politiques de notre temps, a envie d’entendre une pareille leçon d’humilité ? Et pourtant, celle-ci est répétée, jour après jour, par des voix innombrables : scientifiques, entrepreneurs, militants, citoyens ordinaires. Les nouveaux Galilée.

En face, se regroupe une foule compacte, non pas de cardinaux soucieux de maintenir la cohérence intellectuelle d’un système religieux, mais un rassemblement hétéroclite de partis, publics ou privés, qui défendent avant tout les intérêts de ceux qui ont tout à perdre à un changement de paradigme.

Quatre siècles après avoir reconnu que la Terre n’était pas le centre de l’Univers, il nous faut désormais admettre que cette petite bille de glaise est finalement tout ce qui nous est donné de conquérir, ici et maintenant, et d’aussi loin que porte le regard sur l’horizon des siècles.

Ô la finitude de notre domaine !

“So, from our perspective we look at this and it goes: look guys, here is what we want to do. We want to focus on three technologies, renewable, right, obviously, things we’ll have forever, and, by the way, we are not running out of it! The Sun’s not going away any time soon. You get the idea. What’s interesting by the vision: you look at those and when you compare them for example to nuclear, which in our model we simply assume as relatively constant, the nuclear cost, just on a cost basis, doesn’t cost out! And I’m ignoring the strategic questions, and the political arguments, and so forth. It’s just cheaper to invest. It’s funny because I was listening to one of these radio shows where he said: ‘well, these people say we should use wind and solar instead of nuclear!’… Yes! (Laughs) Because they’re cheaper! OK, it’s like money. (Laughs) OK, it’s like real simple.”

– Eric Schmidt, Where Would Google Drill?,
The Commonwealth Club of California,
San Francisco, October 1st, 2008.

Today is the 25th anniversary of the Chernobyl disaster (the nuclear plant exploded at 01:23 on April 26th, 1986) and what do we see on Google’s front page, often dedicated to the celebration of noble causes? We see beautiful and rare (and extinct?) bird species, joyfully chirping! Oh yes, we nearly forgot this: let’s celebrate today the 226th birthday of our dear Jean-Jacques Audubon, the delicate painter, the unsung poet of the magnificence of our feathered friends!

This is… cute? But what happened to Google’s antinuclear stance, as clearly defined in 2008 by Eric Schmidt himself, then CEO of one of the most powerful high-tech companies in the world? His point was straightforward: nuclear power is rare and expensive, compared to abundant renewable energies. Who would seriously invest in this technology? And which insurance company would be foolish enough to cover the damages of a nuclear accident? (The cost of the Chernobyl disaster is estimated around 235G$.)

Answers to both questions are very simple: nuclear energy is a highly-subsidized industry, backed by governments themselves. And in case of trouble, citizens will pay the bill. It is very simple, isn’t it?

La fête de Pâques nous rappelle que la vie peut triompher de la mort. Il est cependant des extrêmes confins, où la folie humaine nous emporte actuellement de plus en plus vite, d’où personne ne revient.

Je viens de voir La bataille de Tchernobyl, un documentaire français de 2006, réalisé par Thomas Johnson, qui retrace l’histoire de l’accident (il est visible en ligne en plusieurs parties : nº1, 2, 3, 4, 5 et 6).

Ce film d’une heure trente, extrêmement dense, nous apprend par exemple que le risque d’une seconde explosion du réacteur, cette fois-ci d’une puissance mille fois supérieure à la bombe d’Hiroshima, était bien réel. Cela aurait évidemment détruit une partie de l’Ukraine et rendu des régions entières de l’Europe inhabitables à cause des retombées radioactives.

Cette seconde explosion fut évitée grâce à l’abnégation de centaines de pilotes d’hélicoptère, qui larguèrent des tonnes de sable, de bore, et de plomb dans le cratère, d’un bataillon entier de pompiers, qui retirèrent l’eau emprisonnée sous la dalle de béton, et qui tous moururent dans les semaines qui suivirent. Cette liste n’est pas exhaustive.

Ensuite vinrent les centaines de milliers de liquidateurs chargés de décontaminer la zone le plus possible, de construire un sarcophage pour isoler le réacteur pour trente ans, sarcophage qui maintenant présente de dangereuses fissures. Ensuite vinrent les cancers, les enfants difformes, les vies brisées. Héroïsme de ces Soviétiques, sacrifiés pour épargner au monde une apocalypse.

Le malaise grandit encore dans la dernière partie du documentaire : on y apprend la volonté délibérée de l’Agence internationale de l’énergie atomique (dirigée par les Occidentaux) de minimiser les conséquences de la catastrophe, les mensonges éhontés du gouvernement français sous la présidence de François Mitterrand, etc., jusqu’à la nausée.

On ressort chancelant de cette vision, comme après une brève incursion dans un des derniers cercles de l’Enfer. On repense au film vénéneux de Stanley Kubrick, Docteur Folamour, description lucide du gouffre nucléaire qui se déploie au cœur même de nos sociétés avancées, et qui les menace d’anéantissement.

Faisons le constat tragique suivant : la pensée nucléaire qui imprègne nos oligarchies a peu changé en un quart de siècle. Les récents débats auxquels on a pu assister, en France, suite à la catastrophe de Fukushima, en témoignent. N’oublions pas que le gouvernement français, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, avait signé des contrats de livraison de plusieurs centrales avec la dictature libyenne de Mouammar Kadhafi. Irresponsabilité à tous les étages.

Rendons hommage aux morts de la première bataille de Tchernobyl, aux innocents qui continuent de souffrir de ses conséquences. La seconde bataille de Tchernobyl commence : il s’agit d’obtenir le plus vite possible l’interdiction définitive de l’énergie nucléaire et des armes atomiques à la surface de la planète Terre. Humanité, ton destin est entre tes mains !

— Matthieu, nous savons…
— Mais vous savez quoi ?
— Nous savons. [...]
— Mais ça ne va pas !
— Si, si, si, si… Ça va très bien. [...]
— On se connaît !
— Bien sûr que l’on se connaît. Mais là, nous savons.
— Mais vous savez quoi ?
— Nous savons.
— Mais vous rigolez ! Ça ne va pas la tête !
— Ça va très bien. [...] Nous savons.
— Mais je ne sais pas ce que vous savez.
— Tu sais que je sais.
— Non ! Je ne sais pas ce que vous savez.
— Tu sais que je sais donc…
— Mais non ! [...] Mais ça ne va pas !
— Si, si, ça va.
— Vous êtes malades !

– Eric Laffitte et Jean-Marie Pontaut, Extrait de l’enregistrement de la mise à pied de l’un des cadres de Renault, L’Express, 12/04/2011

Vous êtes malades… Ainsi se conclut de manière visionnaire cet entretien qui allait déboucher sur l’un de ces petits scandales du monde des affaires, si révélateurs d’immenses non-dits. Ces vingt-cinq minutes de tête-à-tête, entre deux hommes de générations différentes, sont exemplaires.

Le chef a la corporate speak douceâtre. Il voudrait tant régler le problème qu’on lui a mis sur les bras comme un business déshumanisé. Malheureusement pour lui, l’autre est tenace : il protège la flamme vacillante de sa vérité au milieu de la tempête. Il ne veut pas parler de manière business, lui.

Nous savons… Que savent-ils au juste ces cadres dirigeants de Renault ? Que le monde de leur jeunesse, le vingtième siècle, n’existe plus ? Qu’un gouffre les sépare désormais de la réalité future, qui se tisse dans l’ombre ? Qu’ils ne dirigent, en fait, plus grand chose ?

« Réfléchissez au mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées. Qu’est-ce que l’océan ? une énorme force perdue. Comme la terre est bête ! ne pas employer l’océan ! »

– Victor Hugo, Quatre-vingt-treize (1874).

Face à la propagande intensive de notre industrie nucléaire étatisée — vous savez, ces fameux « champions nationaux » de la subvention publique — il est bon de relire Victor Hugo, ce grand patriote qui fit la chasse à tous les petits napoléons de son époque. Et oui, le solitaire de Jersey, celui qui s’écriait tous les matins à pleins poumons : « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » Autres temps, autres mœurs ?

Avec 11 millions de km² de zone économique exclusive, la France est la 2e puissance maritime mondiale, après les États-Unis d’Amérique, à égalité avec le Royaume-Uni. On nous saoule à longueur de journaux télévisés sur la nécessaire nucléarisation du territoire français, mais qui a jamais entendu parler de la titanesque énergie des mers, dont nous ne faisons rien ?

Ne soyons pas avares de faits, et donnons la parole aux scientifiques, ce peuple persécuté par les mass media contemporains. Voici ce qu’ils nous disent : pour 2050, les besoins de l’humanité en énergie sont estimés à 16,5 GTep (ils étaient de 11,7 GTep en 2006, assurés pour 6,2% par le nucléaire). Or les mers pourraient en théorie fournir 30 000 GTep à partir du seul rayonnement solaire sur leur surface, 40 GTep par la force du vent, dont une partie se transforme en houle et vagues, et 2 GTep par la force des courants de marées. Il faut rajouter à cela l’énergie des différences de température selon la profondeur, et celle des gradients de salinité dans les estuaires. (Les lecteurs curieux pourront aller lire l’article de Wikipédia sur le sujet.)

La France a donc des atouts inestimables dans le domaine des énergie marines et n’en a fait, jusqu’à présent, quasiment rien, préférant dépenser 100 millions d’euros en « investissements d’avenir » dans le domaine des déchets nucléaires, ou bien développer de coûteux nouveaux modèles de réacteurs qui-résoudraient-enfin-tous-les-problèmes (vieille rengaine de la technocratie nationale, voir mon billet précédent).

On nous annonce, bien tardivement, des éoliennes en Bretagne, simple rattrapage de notre retard sur les installations de nos voisins européens… Et puis ? Silence.

Qui gouverne la France ?

Merci à Antoine Sabot-Durand pour cette anecdote savoureuse, rapportée de l’exposé d’Alexandre Boutin Lorsque quelque chose empêche Scrum de fonctionner et mentionnée dans son compte rendu du Scrum Day Paris. Elle résume à elle seule les valeurs du Manifeste agile : placer l’humain (et l’humour) au centre de nos projets…

Un jour, un consultant rencontre un grand ponte de l’agile, Ken Schwaber, et lui demande : « J’ai neuf mois pour mener à bien un projet politiquement critique, qui en requière manifestement le triple. Comment tirer le meilleur parti des méthodes agiles sur ce projet ? »

Ce à quoi Ken Schwaber répond : « Ne fais pas de l’agile, fais-le en waterfall classique. »

Le consultant, interloqué, rétorque : « Mais pourquoi, toi, un grand évangéliste de l’agile, me proposes-tu d’avoir recours à du waterfall ? »

Et Ken Schwaber de conclure : « Parce qu’en agile, on verra au bout d’un mois que ton projet ne pourra pas tenir les délais, alors qu’en waterfall, l’information n’émergera qu’au bout de sept mois. Tu auras donc plus de temps pour te trouver un nouveau job… »

You might have skipped this recent TED talk from Salman Khan: Let’s use video to reinvent education. If you are, in one way or another, concerned with teaching and education at large, I urge you to see it.

This is the amazing story of a guy, wasting his life and brain power as Senior Analyst at an American hedge fund (one of the glorified toxic jobs of our time) and suddenly realising he can provide a free world-class education to anyone, anywhere.

This mission is now undertaken by a not-for-profit organization. Check KhanAcademy.org and you will understand: I think this is the first step towards a new teaching and learning experience in the 21st century.

With this innovation, everyone is better off: how many companies can say they have achieved this nowadays?

Salman Khan: Let’s use video to reinvent education

Ah l’imprévisible actualité ! Un sol qui semblait stable s’effondre soudain sous les pas du marcheur, et le voici qui perd l’équilibre… Tout est lié, tout s’accélère : notre époque est impitoyable aux partisans du maintien du statu quo, et particulièrement impitoyable aux stratèges vieillissants de l’entreprise France.

Ah la belle entreprise, bâtie par le Général à la sortie de la deuxième plus grande boucherie de l’Histoire ! C’est qu’il en avait des idées nobles sur la Nation, sur la belle notion d’Indépendance. Les Américains ont inventé la bombe atomique, et bien nous aussi ! Les Américains ont inventé l’industrie nucléaire, et bien nous aussi ! Etc.

Ainsi, longtemps, l’entreprise France a été en pointe dans deux grands secteurs fortement liés au second conflit mondial : l’industrie de l’armement (la France est le 3e exportateur mondial, après la Russie et les États-Unis) et l’industrie nucléaire (Areva est le 1er groupe mondial). Ceci est logique : le premier usage d’un réacteur nucléaire “civil” était de produire du plutonium pour fabriquer une bombe A. Signe particulier de ces deux industries : elles sont fortement dépendantes des commandes étatiques et donc foncièrement opaques.

Ainsi, il y a quelques mois à peine, il était encore facile pour les entreprises françaises de l’armement de vendre tranquillement des armes sophistiquées aux dictateurs qui parsèment les rives sud du bassin méditerranéen (plus de 200M€ à la Libye en 2009, quand même). Mais l’on peut parier que le travail des commerciaux dans ce secteur va devenir dans l’avenir, disons… plus délicat !

Ainsi, il y a quelques semaines à peine, il était encore facile pour les entreprises françaises du nucléaire de jouer les sauveurs lors du sommet européen consacré à la crise énergétique, en vantant les mérites d’une industrie “propre”, “maîtrisée” et “durable”. Et puis, les méchants éléments déchaînés sont venus rappeler brutalement qu’il suffisait de fermer les robinets d’un circuit de refroidissement pour que tout s’emballe… Envolés les beaux discours sur la haute technologie, ce n’était qu’une simple histoire de piscine et de cocotte-minute peu maniable, en fait. Il va sans doute y avoir des promesses de vente dans les corbeilles, d’ici peu !

Douloureuse, douloureuse révision de la stratégie périmée de l’entreprise France… Enfin, pour ceux qui en ont bien profité jusque-là ! Pour les autres, un champ d’opportunités immenses vient peut-être de s’ouvrir. Les salariés de l’armement et du nucléaire sont des personnels hautement qualifiés, leurs compétences scientifiques et techniques sont reconnues et parfaitement utiles aux entreprises qui œuvrent pour relever les défis d’un futur réellement souhaitable.

Mais pour cela, il faudrait d’abord dire adieu aux rêves du passé, même glorieux, et regarder enfin l’avenir. Pauvres politiciens : la campagne présidentielle de 2012 va être un beau festival !

http://fr.wikipedia.org/wiki/Areva
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