L’exemple

If you think you can, you can; if you think you can’t, you can’t.
In both cases, you are right.

–  Attribué à Henry Ford

Mauvaises nouvelles du front : pour qui suit de près les travaux des scientifiques dans le domaine de la crise écologique, l’écart est désormais gigantesque entre les paroles et les actes politiques. Pour s’en rendre compte, il suffit de consulter le tout récent ShamePlane, un astucieux calculateur des émissions de dioxyde de carbone associées à un voyage en avion, remarquable de pédagogie et de précision (prenez le cas d’un vol Paris-New York).

Confrontés à des choix dont aucun ne semble être favorable, la tentation est grande de nous réfugier dans une attitude désespérée, qu’elle soit active (un appel à l’aide) ou passive (un soupir de résignation). Généralement, le vieux défaitisme règne, invoquant un déterminisme implacable, une fin annoncée (c’est bien commode, nous pouvons ainsi retourner tranquillement à nos petites affaires). Et pourtant, il fut un temps pas si lointain où les êtres humains croyaient en la vertu de l’exemplarité. Il n’est qu’à consulter une sélection de citations sur ce thème pour s’en rendre compte.

Pour caricaturer efficacement la situation, notre monde semble désormais se scinder, comme dans une mémorable planche des Dingodossiers, en quatre catégories de gens, classés en fonction de leur incompréhension (de leur déni) ou non du réchauffement climatique, et de leur capacité à payer ou non pour le prévenir. Dans nos pays de l’hémisphère nord, nombre de ceux qui auraient les moyens de faire quelque chose sont en réalité dans le déni, tout en refusant de l’admettre. Ils haussent alors les épaules, en attendant qu’un miracle survienne (la promesse du sauveur, baume psychologique d’efficacité prouvée à court terme).

Et pourtant, il est possible d’agir tout de suite, et cela commence par accepter le principe pollueur-payeur… C’est assez simple, non ? (« Un enfant de cinq ans comprendrait cela… » Chers Grouchomarxiens anglophones, Bill Nye a d’ailleurs un message pour vous.) Entre gens raisonnables, nous savons bien qu’il ne faudra pas attendre une nouvelle guerre ou une dictature pour prendre ce genre d’évidences au sérieux. Mais alors comment faire, en pratique ? Et bien, répétons-le, en donnant l’exemple, comme les adultes prétendaient le faire autrefois, à savoir : en modifiant son comportement, en participant à, ou en soutenant financièrement, des projets qui produisent des remèdes à la crise.

Ainsi est-il plus que recommandé d’encourager la préservation et le développement naturel d’écosystèmes qui assurent la régulation des cycles vitaux de l’eau et du carbone sur la planète Terre : les forêts. Et où trouver des forêts ? Et bien près de chez vous ! Par exemple, il est possible d’acquérir des parts d’un groupement forestier aux critères de gestion écologiques comme le Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan (GFSFM). C’est une société civile, qui ressemble donc un peu à une SCI, mais adaptée à la forêt et réglementée par le code forestier. Vous ne faites pas un don, vous devenez propriétaire de parts de la société, que vous pourrez donner à quelqu’un, revendre plus tard, etc.

(Le Réseau des alternatives forestières propose également des dons défiscalisés à son fonds de dotation Forêts en vie. Pour ceux qui préfèrent les tropiques et leurs trésors de biodiversité, l’association Kalaweit propose des dons lui permettant d’acquérir des terrains de la réserve forestière Dulan, actuellement destinés à la monoculture de palmier à huile.)

L’essentiel est, comme toujours, de faire face ensemble. Votre exemple en inspirera d’autres. Maintenant, trêve de bavardage, passez à l’action ! Parlez-en à votre famille, vos amis, vos collègues… Plus nous serons nombreux, plus tout cela ira vite.

Une pensée pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Changer de modèle, coopérer avec la nature

Sans surprise, la 21e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21), qui s’est tenue à Paris en décembre 2015, a de nouveau mis en scène le récit rédempteur de la guerre contre le carbone. Oui, nous dit-on, le salut viendra d’une éradication des combustibles fossiles, véritables « ennemis du climat et de l’humanité ».  Las, pour certains experts, peut-être plus lucides ou plus pessimistes que les autres, cet objectif demeure le rêve éveillé de quelques-uns, et n’a que peu de chance de correspondre à la réalité. S’ils ont raison, même les déjà catastrophiques +2°C de réchauffement planétaire, décrits par le GIEC comme le seuil de sécurité de la dernière chance pour la civilisation, seraient alors vraisemblablement franchis au cours du siècle.

Une fois le rideau de la conférence tombé, le grand théâtre politique continue dans les coulisses, imperturbable : le mirage d’une transition énergétique qui s’opérerait sans transformer au passage en profondeur les modes de vie, l’illusion d’un avenir de toute-puissance rendu possible grâce à des « technothaumaturgies » improbables comme la surgénération ou la fusion nucléaires, continuent à figurer dans les stratégies officieuses des gouvernements des pays les plus riches. Pourtant, dans les faits, nous n’arrivons pas à dérouler d’autre scénario que le fatal business as usual, et nous faisons nôtre l’idée que, finalement, il vaut mieux  s’adapter à la catastrophe que lui faire face. La pensée technicienne et industrielle du 19e siècle, toujours bien vivante, semble avoir perdu la raison… Vraiment ?

Les mailles d’un filet psychologique

Nous sommes en réalité pris dans les mailles d’un filet psychologique et culturel qui nous empêche de questionner des présupposés,  désormais invisibles aux yeux les plus exercés. Prenons la classique présentation du développement durable comme un équilibre entre les contraintes économiques,  sociales et environnementales. Ce modèle dit « des trois piliers » semble séduisant et consensuel, mais c’est en réalité une fiction, car ces trois contraintes sont étroitement liées : l’économie est contrainte par la société, qui elle-même est contrainte par l’environnement. Un équilibre est impossible à atteindre dans une telle hiérarchie de contraintes, sauf bien sûr à considérer, avec l’idéologie libérale, que l’économie doit s’extraire de sa dépendance à la société, et avec l’idéologie techno-industrielle, que la société doit s’extraire de sa dépendance à l’environnement. Voici donc le programme politique jamais clairement explicité, et pourtant bien présent dans la conception conventionnelle du développement durable. Soudain, tout devient plus clair.

En effet, depuis ses origines au 18e siècle en Europe, le système techno-industriel n’a eu de cesse de détacher l’être humain de ses symbioses ancestrales, en proclamant leur dépassement définitif, comme dans le cas du cheval et de l’automobile. On pourrait donc dire qu’à la Grande transformation maintenant presque achevée, visant à remplacer les ressources sociales par le marché (c’est-à-dire à opérer la marchandisation de la société), répond la Grande substitution toujours en cours, visant à remplacer les ressources naturelles par l’industrie (c’est-à-dire à opérer l’artificialisation de la nature). Cette substitution constitue la phase ultime du processus de réquisition de la nature et des êtres humains qui en font partie, au service de la production industrielle, qui passe ainsi du statut de moyen à celui de fin dernière, au bénéfice de ceux qui tirent de cette production un profit direct. Or c’est l’activité du système techno-industriel lui-même, fortement encouragée par un système financier court-termiste, qui entraîne actuellement le dépassement des limites écologiques de la planète et menace la civilisation. Ce dépassement se traduit par une intoxication progressive des milieux et donc des êtres vivants, une perte historique de biodiversité diminuant fortement la résilience des écosystèmes, la chute drastique des effectifs des populations animales et végétales, et aboutit in fine à la dégradation des mécanismes biophysiques qui pourraient pourtant lutter efficacement contre les conséquences de ce dépassement.

La nature, notre plus puissante alliée

Que fait donc le système techno-industriel quand il est mis face à un défi comme le réchauffement climatique, qui menace son existence même ? Il poursuit sa logique implacable : pour combattre le réchauffement, il faut impérativement se débarrasser du carbone atmosphérique, pourtant fabuleuse ressource pour le monde vivant car parfaitement assimilable par la biosphère, si nous la laissions seulement se développer au maximum de ses potentialités, c’est-à-dire si nous acceptions de partager avec elle le territoire planétaire au lieu de l’en exclure progressivement. Des modèles ont prouvé la justesse de l’approche : si nous favorisions le développement des écosystèmes (océans, forêts, sols cultivés, etc.) ces alliances complexes d’espèces qui stockent le carbone atmosphérique en quantité colossales, combattre le réchauffement climatique pourrait se résumer à laisser la nature faire son patient travail. Qui d’entre nous n’a rêvé un jour de voir reverdir les déserts ? Cela pourrait pourtant se produire si nous nous en donnions les moyens, et que nous considérions enfin la nature comme notre plus puissante alliée.

De cette conclusion pleine d’espoir et d’humilité, il n’est que pourtant peu question dans les discours politiques, même si l’UICN puis la Commission européenne en ont apparemment fait un axe majeur de leur stratégie, résumé par la notion peu précise de nature-based solutions. Face aux enjeux titanesques du stockage du carbone atmosphérique, il semble bien que seule la biosphère soit capable d’opérer la restauration complète des conditions environnementales qui ont permis l’émergence de notre civilisation. Ce processus naturel, ancré dans les écosystèmes, pourrait être facilité par de nombreux outils et méthodes humaines, notamment la modification des pratiques agricoles afin de favoriser la fixation de carbone dans les sols, le développement des cultures marines en vue de pallier au manque de surfaces disponibles à terre, l’incorporation de biochar dans de nombreux produits, depuis les vêtements jusqu’aux bâtiments, etc.

De nouveaux modèles, économiques et écologiques

Et pourtant, malgré les bonnes intentions, ces approches ne se développent que très lentement, car elles reposent sur des fondations fragiles. Les tentatives de mise en place de systèmes de paiement pour les services rendus par les écosystèmes, s’appuyant en général sur des mécanismes de marché, présentent des bilans en demi-teinte. Comment pourrait-il en être autrement alors que les principes qui régissent notre économie valorisent uniquement le travail des êtres humains ? À cette aune, l’ensemble des processus biophysiques et des êtres non-humains qui composent la nature sont a-économiques, car nous ne comptabilisons leur travail nul part : ni en termes physiques, ni en termes biologiques, ni en termes écosystémiques. Et puisque la nature travaille en apparence gratuitement, elle rentre en concurrence directe avec les coûts importants du système techno-industriel, qui ne devient alors véritablement rentable pour l’investisseur que lorsqu’un acteur parvient à se débarrasser de la concurrence de la nature et à établir fermement un monopole. Ainsi, après avoir favorisé l’usage des pesticides à grande échelle et inventé des organismes génétiquement modifiés stériles, dans le but de s’arroger une large part des revenus de la production agricole, la société Monsanto, en réponse au déclin dramatique des populations d’insectes pollinisateurs, cherche à mettre au point une abeille transgénique résistante aux pesticides, promise à un marché gigantesque puisque la concurrence de la pollinisation naturelle est désormais fortement affaiblie.

Des néo-écosystèmes manufacturés, est-ce bien le monde dans lequel nous souhaitons vivre ? Il est urgent d’imaginer de nouveaux modèles, qui seraient à la fois économiques et écologiques, véritablement biomimétiques, qui permettraient d’entreprendre sans détruire. Ce nouveau paradigme économique prendrait en compte l’ensemble des relations existantes entre des acteurs qui ne seraient donc pas uniquement des êtres humains, afin de faciliter leur coopération. La métamorphose des anciens modèles, hérités du 19e siècle, fondés sur la production de biens et de services, en de nouveaux modèles fondés sur la garantie de fonctionnalités, soutiendrait évidemment une telle approche. Alors même que certains finissent par ne plus concevoir la nature autrement que d’un point de vue utilitariste, imaginons un instant les milliards de milliards d’individus non-humains peuplant la planète, tous les jours à la manœuvre dans les soutes du vaisseau spatial Terre afin de le faire fonctionner le mieux possible, tandis que les passagers humains des ponts supérieurs se querellent tout en s’acharnant à retirer un à un les rivets de la coque… Ne serait-il pas temps de coopérer avec ces myriades d’autres, tout en nous demandant à quoi pourrions-nous être utiles, à notre tour ?

(Article publié sur WithoutModel.com.)

Green illusions ou le défi du durable

Un livre controversé, intitulé Green illusions – the dirty secrets of clean energy and the future of environmentalism (en français : Illusions vertes – les secrets sales de l’énergie propre et l’avenir du mouvement écologiste) est paru il y a bientôt trois ans aux Presses de l’Université du Nebraska. La thèse principale de son auteur, Ozzie Zehner, universitaire californien, tient en quelques mots : aux États-Unis, malgré leurs promesses, les énergies renouvelables ne se sont pas substituées aux énergies fossiles.

Il se pourrait même qu’en construisant toujours plus de champs gigantesques de panneaux solaires et d’éoliennes, on en vienne à accélérer l’usage des énergies fossiles. Zehner fait en particulier l’observation suivante, classique pour les spécialistes de l’énergie : les pays qui subventionnent les énergies renouvelables augmentent artificiellement l’offre d’énergie, ce qui tend mécaniquement à en faire baisser le prix. En conséquence, la demande augmente, ramenant ainsi le système au point de départ : une demande élevée et une offre soi-disant insuffisante. Historiquement, on a répondu à cette demande en construisant de nouvelles centrales à charbon, pas en les fermant.

Ce phénomène est l’équivalent, au niveau de la production, du fameux « effet rebond » au niveau de la consommation, à la suite duquel les gains énergétiques obtenus par les appareils plus économes en énergie sont annulés par le développement de leur usage. Cependant, l’effet au niveau de la production est encore plus redoutable car, au lieu d’un retour au niveau nominal comme dans le cas du rebond, il s’agit d’une amplification, à la manière d’un boomerang : plus on injecte d’énergie dans les réseaux, plus la demande augmente en retour. Et des panneaux solaires plus efficaces, des éoliennes plus imposantes et des biocarburants de meilleure qualité, ce ne sont que des façon différentes d’augmenter l’offre d’énergie disponible, donc sa demande.

Zehner s’appuie principalement sur un article de Richard York, de l’Université d’Oregon, paru en 2012 dans le journal scientifique Nature Climate Change. Cette étude analyse cinquante années de données énergétiques sans trouver la moindre trace d’un remplacement des combustibles fossiles par l’énergie d’origine éolienne ou solaire. On pourrait faire remarquer que le raisonnement ne tient pas, car la production de ces énergies renouvelables commence tout juste à décoller, mais la remarque vaut également pour l’énergie électrique d’origine nucléaire, dont le développement depuis plusieurs décennies semble peu ou pas affecter le développement de l’énergie électrique d’origine fossile. York ne prétend pas qu’en principe un tel remplacement d’une source d’énergie par une autre ne puisse avoir lieu, mais qu’il est intéressant de noter que, pour l’instant, il n’a pas encore eu lieu, et qu’il pourrait être illusoire de compter sur ce remplacement dans l’avenir. Les faits sont têtus : les nouvelles techniques de production d’énergie ont toujours eu tendance, par le passé, à accroître sa consommation !

Si les sociétés humaines veulent éviter cet « effet boomerang », qui aggraverait d’autant plus la crise environnementale et en particulier le réchauffement climatique, elles doivent, selon Zehner, remplir au moins cinq conditions :

  1. un faible niveau de consommation d’énergie par personne (ce niveau reste à préciser, évidemment) ;
  2. une taxe générale et progressive dans le temps sur la consommation d’énergie, accroissant ainsi l’incitation fiscale à la sobriété énergétique ;
  3. une politique ambitieuse et contraignante d’amélioration de l’efficacité énergétique des constructions et des équipements ;
  4. un code de l’urbanisme qui favorise le développement des quartiers piétonniers et cyclables, des commerces de proximité, et abandonne la monoculture de l’automobile ;
  5. une assurance maladie universelle et un respect sans faille des droits humains.

« Pas une seule de ces conditions n’est remplie par les États-Unis », fait remarquer Zehner. « En réalité, c’est dans les pays présentant une efficacité énergétique extrêmement faible, un étalement urbain généralisé, une population en croissance et des taux élevés de consommation de ressources naturelles, que le développement de la production des énergies renouvelables a l’impact négatif le plus fort, car il perpétue des modes de vie très énergivores. »

Une fois ce constat sans appel établi, quel pourrait-être le chemin à suivre ? Il nous faut d’abord admettre que ce qui nous sortira de l’ornière ne peut pas être le mode de pensée qui nous y a conduit. « En y regardant de plus près, abandonner la voiture à essence au profit de la voiture électrique s’apparente plutôt au fait de changer de marque de cigarette », remarquait malicieusement un commentateur récent. On pourrait ajouter : produire de l’énergie différemment, mais s’en servir de la même manière, s’apparente à un déni des conséquences de notre consommation excessive d’énergie, et ne sert in fine que les intérêts des marchands de systèmes de production.

Bien au contraire, c’est en modifiant nos usages individuels et collectifs de l’énergie que l’on en rendra la production durable. Dans le cas de la mobilité, c’est en remplaçant le vieux désir infantile du tout-partout-tout le temps par la recherche d’une vie pleine et apaisée, ici et maintenant, qu’on parviendra à rendre durable la matérialisation de ce concept sous la forme de dispositifs de transport de toutes tailles. De telles stratégies de long terme, qui commencent à être mises en œuvre un peu partout de par le monde, ont pour objectif d’améliorer la vie quotidienne des habitants plutôt que de vider leur portefeuille dans une fuite en avant technicienne. Ces stratégies ont donc de bonnes chances d’être populaires.

La réflexion lucide mais pessimiste d’Ozzie Zehner débouche finalement sur une conclusion enthousiasmante : en redéfinissant et en se réappropriant nos usages de l’énergie, nous sortons de notre état de consommateurs passifs, pour nous transformer en acteurs autonomes de nos vies. Une promesse de bonheur ?

(Article inspiré par l’article de Timon Singh sur Inhabitat, Controversial book claims renewable energy does not offset fossil fuel use.)

Libre et ouvert, oui, mais pour qui ?

C’est dans la confusion entre ces deux notions, propriété commune et accès libre, que réside le drame de la tragédie des communs – un drame de la pensée. C’est également dans cette confusion que le succès de cette thèse trouve ses racines, dans la mesure où elle rejoint le prêt-à-penser néolibéral qui régnera sans partage sur les politiques de développement [à partir des années 1980].

– Robert Barbault et Jacques Weber, La vie, quelle entreprise ! (2010)

Le logiciel « libre et ouvert » fut une belle utopie, née au début de l’épopée de l’ordinateur personnel, et qui mourra probablement avec la récupération quasi-totale de ce mouvement par quelques firmes oligopolistiques, dans le courant de cette décennie. Pourquoi une vie si brève ? Probablement parce que, dès le début, un non-dit s’est glissé dans la définition de l’enjeu du mouvement par ses propres acteurs : libre et ouvert, oui, mais pour qui ?

Une tragédie en trois actes

Avant de rentrer dans l’analyse de cette question, rappelons la tragédie en trois actes qui s’est déroulée depuis 10.000 ans dans les domaines de l’agriculture, des pêcheries, et de la plupart des activités humaines dépendantes des ressources de la biosphère. Premier acte : il y a plusieurs milliers d’années, les groupes humains, chacun selon son système de représentations, mettent au point par tâtonnements successifs les modalités d’accès aux ressources dont leurs vies dépendent, puis définissent des principes de transférabilité de ces droits d’accès, et de répartition des fruits tirés de ces ressources. Deuxième acte : les millénaires passent, arrive le 19e siècle et la révolution industrielle. Ces droits et modes de gestion coutumiers paraissent désuets, il est décidé en haut lieu de « libérer les ressources » afin « d’ouvrir des marchés » au dynamisme des entrepreneurs. Troisième acte : les décennies passent, arrive la fin du 20e siècle et le début de la crise écologique. Il devient difficile d’ignorer que les idéologies du libre accès et du progrès industriel ont surtout permis la dévastation des ressources en très peu de temps, il est donc de nouveau décidé en haut lieu de « remettre de l’ordre » dans tout cela, la plupart du temps sans réglementation étatique, néolibéralisme oblige ! Il est alors fait appel à des instruments « de marché » : quotas, permis, droits que tout un chacun peut vendre et acheter à loisir. Le résultat est immédiat : les gros acteurs achètent la liberté de continuer la surexploitation des ressources, les petits acteurs disparaissent, les ressources continuent de se raréfier. Nous en sommes là.

Dans le cas du logiciel « libre et ouvert », nous en sommes également au troisième acte. Les exemples de prédation de ces ressources immatérielles par des individus et organisations sans scrupules, pullulent. L’exemple le plus ironique est peut-être celui des logiciels libres de l’infrastructure du Bitcoin dont le pillage aboutit à remplacer un système d’exploitation financière par un autre. Les prédations plus subtiles sont aussi les plus courantes. C’est alors le principe de réciprocité de l’effort qui n’est jamais respecté : le travail bénévole de quelques-uns aide la plupart des autres à s’enrichir. La liberté promise devient ainsi surtout celle d’exploiter son prochain sans contrepartie, ce qui sied finalement parfaitement à la logique des entreprises capitalistes. Face à ces abus, des tentatives de rétro-pédalages peu crédibles, afin d’imposer une ouverture forcée, aboutissent à des situations qui démontrent par l’absurde l’inanité du principe fondateur de la démarche. Et oui, le laisser-faire, c’est bien d’abord la loi du plus fort.

Il y a comme un ressentiment amer, mêlé d’idéalisme tenace, dans les propos de Jean-Paul Smets : « la raison d’être première du logiciel libre n’est pas de répondre à un besoin financier. On peut constater facilement que le logiciel libre est majoritairement produit par des gens qui n’ont pas de problèmes de fin de mois. » Terrible aveu de l’incapacité de ce modèle hybride « libéral-communiste » à faire revenir la valeur vers ceux qui la produisent, le condamnant ainsi inéluctablement. Le destin de cette communauté pourrait-il s’expliquer par la méconnaissance, répandue à notre époque, du mécanisme des communs, qui n’est justement pas équivalent à celui d’un accès « libre et ouvert » ? Pour le définir, prenons un exemple volontairement peu exotique, mis en exergue par Barbault et Weber (op. cit.) : « dans le Valais suisse, neuf vallées sur dix ont […] les forêts et pâturages en propriété commune […], ce qui signifie : i) ressources et usagers sont limitativement définis ; ii) les conditions d’accès sont définies, contrôlées et sanctionnées ; iii) les coûts de gestion et de contrôle sont assumés […]. » Et les auteurs de conclure : « plus la durée de comparaison est importante, plus la propriété commune l’emporte en efficience sur la propriété privée. »

Une gouvernance pour les communs

Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, enrichira pendant des décennies la Bibliothèque numérique des communs de l’Université d’Indiana sur le sujet : ce ne sont pas les exemples qui manquent, à travers le temps et l’espace, dont les entrepreneurs peuvent s’inspirer. David Bollier dans son livre La renaissance des communs, pour une société de coopération et de partage, répète inlassablement le message : la liberté, ce n’est pas la libre jouissance d’une ressource qui se raréfie par l’action même des individus qui sont censé en prendre soin, c’est la mise au point de jeux coopératifs favorisant la création de richesses partagées. En effet, dans son fameux livre, Governing the Commons, Ostrom précise que la gouvernance « polycentrique » des communs repose sur 8 principes que l’on retrouve dans toutes les situations où des ressources sont partagées par de nombreux individus de manière durable. Et cela continue de fonctionner de manière extrêmement efficace.

Mais en pratique, pour un entrepreneur, que faire ? Pourquoi donner accès aux fruits de son travail à tous, et surtout aux oligopoles qui menacent, à terme, sa propre activité ? Effectuer le dépôt d’une marque, d’un brevet sur certains aspects-clés d’une technique, permet ensuite d’exempter de redevance ses partenaires, donc de créer un système d’entraide mutuelle avec ses alliés, et des rapports de force avantageux avec ses adversaires, ou de forcer l’adoption de ses propres standards par tout un écosystème, comme l’a récemment expérimenté le constructeur de voitures électriques Tesla. Bref, cela permet de mettre sur pied un véritable système de propriété commune… qui n’a plus rien à voir avec l’accès « libre et ouvert » ! Dans cette nouvelle voie, explorée récemment par Michel Bauwens, les ressources communes sont développées à partir d’engagements réciproques, au sein de coalitions entrepreneuriales formées par les producteurs de ces ressources eux-mêmes, permettant ainsi la pérennité de leur production.

Contrairement à ce que laissent entendre certains, il n’y a pas de tragédie des communs, seulement une résignation collective à l’état actuel du monde. Mettons-nous au travail ?

(Article publié sur WithoutModel.com, GreenIT.fr et
Reporterre.net.)

Obsolescence déprogrammée – L’histoire de Marc J.

Dans la lignée du précédent billet de notre série sur les acteurs de la transition, nous revisitons de nouveau le thème de l’obsolescence programmée des équipements électroniques, en nous intéressant cette fois-ci aux défaillances causées par les logiciels.

Marc travaille depuis de nombreuses années dans le service informatique d’un établissement d’enseignement supérieur. C’est qu’il en a vu passer, des ordinateurs ! Et il n’y a encore pas si longtemps, arrivés « en fin de vie », ils étaient jetés en vrac avec toutes sortes d’objets, dans une grande benne à destination « du ferrailleur », métaux lourds compris, bien sûr ! Tout disparaissait comme par magie mais aboutissait en réalité dans des circuits de recyclage douteux, dont les résidus toxiques finissaient par suinter dans une nappe phréatique, ou s’accumuler dans les poumons de dépeceurs anonymes en Inde, en Chine, ou ailleurs…

En 2003, arrive la directive européenne relative à la gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), transposée en droit français en 2005, et qui oblige les constructeurs à récupérer sans condition les matériels mis sur le marché à partir du mois d’août de cette année-là. Cet instrument juridique permet à Marc, avec une forte dose de pédagogie, de faire bouger un peu les choses en interne. Las, les offres proposées par les associations d’insertion professionnelle par le recyclage ne sont pas retenues (elles ont un coût, modeste, donc « insupportable », c’est bien connu). La solution est trouvée par la direction de l’établissement : c’est une nouvelle benne, mais cette fois-ci « spécialisée », que l’opérateur généraliste de collecte des déchets dépose sur le site. La destination finale des déchets change-t-elle vraiment ? Mystère. Pour Marc, cependant, les choses ne changent pas tant que cela…

« À mon sens, l’aberration persistait car il s’agissait toujours de jeter des machines en état matériel de fonctionner, mais devenues lentes au fur et à mesure des mises à jour du système d’exploitation et des logiciels applicatifs. J’ai donc voulu comprendre pourquoi les machines ralentissaient. Et pourquoi il fallait accepter que, tout en restant sur le même système Windows XP de Microsoft, le travail perdait autant en productivité au bout de quelques années. Après divers essais, j’en ai conclu que le logiciel antivirus était un point déterminant dans ce phénomène de ralentissement extrême, que je dénommais bientôt le click and wait… »

Afin d’éviter les pièges d’un système nécessitant un antivirus, Marc décide d’installer Linux sur des postes-clients considérés comme de « vieilles machines », c’est-à-dire à partir de six ans d’âge… Il s’intéresse aux distributions Linux légères, tout en définissant ses exigences : il faut que les choses restent simples, que le système soit utilisable dans un contexte de travail bureautique quotidien. Autrement dit, il faut que le système s’en sorte tout seul pour détecter et choisir la configuration appropriée pour le matériel, afin que n’importe qui puisse s’en servir. Et le vainqueur fut… Puppy Linux !

« Puppy Linux, en développement actif depuis 2003, est déroutant à plusieurs égards. C’est un système mono-utilisateur qui se présente comme une distribution où tout se charge en mémoire vive : le système d’exploitation, les applications, l’émulation du disque dur. Il permet de sauvegarder dans un fichier de session toutes les préférences, les applications installées et les fichiers créés durant la session de travail. Ce fichier de session peut être chiffré et placé où l’on veut, par exemple sur la clé USB ayant servi à démarrer l’ordinateur. On obtient ainsi un système totalement portable. Je trouve que Puppy Linux est supérieur aux autres distributions Linux portables, car il a été particulièrement optimisé pour la légèreté et la rapidité, jusque dans le choix précis du jeu d’applications qu’il propose, couvrant la plupart des domaines usuels. »

Hélas, la situation est très loin de changer dans le service informatique ! Le renouvellement systématique des machines continue, et les « vieilles » unités centrales s’accumulent… Pour accueillir ces « réfugiées » qui cognent à sa porte, Marc trouve encore de la place pour les entreposer, en attendant de trouver un emploi à ces victimes de la fuite en avant. Comble du comble, ce patient travail de sauvetage a même le don d’irriter son chef, car lui voulait dépenser tout son budget ! [Note de la rédaction : il est probable que ce genre de réflexes hiérarchiques, typiques du monde « d’avant », sera de plus en plus rare, dans l’avenir.]

Après cette plongée dans le monde de l’obsolescence dirigée par le logiciel, Marc ne s’étonne plus, désormais, qu’entre la surenchère des logiciels antivirus et tout le crapware préinstallé sur les PC destinés au grand public, les gens se plaignent très rapidement que les machines ralentissent… « Cependant, je ne crois pas du tout à une solution purement technique qui résoudrait un problème écologique sans faire appel à la participation consciente et volontaire de l’utilisateur. Bien que Puppy Linux soit une solution permettant de prolonger efficacement la vie des machines, si l’utilisateur n’entreprend pas cette démarche de lui-même, rien ne changera. » En tout cas, sa résolution est prise : à titre personnel, il n’achètera plus jamais d’ordinateur neuf !

Et de notre côté, posons-nous la question : ne serions-nous pas tous conditionnés à considérer le ralentissement de nos ordinateurs comme inéluctable ? Et face à l’indifférence pour ces montagnes de déchets électroniques, sommes-nous prêts à lâcher une meute de petits chiots turbulents ? L’essaimage réussi des ALIS, les « associations libres pour l’informatique solidaire », montre que de nombreuses voies sont possibles : ouvrons grand nos fenêtres vers de nouveaux horizons !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Notre énergie !

Le solstice d’hiver a sonné l’heure des bilans. Que retiendrons-nous du temps écoulé ? La question de l’énergie fait désormais partie de l’actualité quotidienne : voici quelques réflexions, trouvées dans son sillage, qui continueront sûrement à nous occuper pour les années à venir.

Le billet de Matthieu Auzanneau intitulé François Roddier, par-delà l’effet de la Reine rouge, est une évocation réussie de Thermodynamique de l’évolution, le dernier ouvrage de ce physicien atypique. Sa proposition centrale est que notre civilisation constitue la structure dissipative d’énergie la plus efficace que l’on connaisse dans l’univers. De ce fait, elle maximise également la vitesse de production d’entropie, c’est-à-dire d’altération de son environnement, ce qui la force en retour à dissiper encore plus d’énergie pour s’adapter à ces modifications.

Cette fuite en avant apparemment irrésistible trouve un écho puissant dans un autre billet du même blogueur, intitulé L’Empire romain et la société d’opulence énergétique : un parallèle, publié deux ans auparavant, qui retrace les découvertes de Joseph Tainter, historien connu pour son livre The collapse of complex societies. Sa thèse essentielle est qu’il existe un lien direct entre accroissement de la complexité des sociétés et augmentation de leur consommation d’énergie, ainsi qu’un « rendement décroissant de l’investissement marginal dans la complexité », ce qui amène les sociétés qui ont dépassé certains seuils de soutenabilité à s’effondrer, c’est-à-dire à se simplifier très rapidement. L’Empire romain en est un des exemples les plus frappants.

Les conclusions de ces deux auteurs n’étant guère réjouissantes, on pourrait dès lors douter qu’il soit possible d’en dégager des perspectives positives pour les années à venir ! Ou au contraire, on pourrait voir ces avertissements comme autant d’invitations à passer à l’action. Dans ce cas, quelles pourraient être les voies à suivre pour initier des changements positifs ? Voici trois intuitions pour alimenter le débat :

  1. Tout d’abord, reconnaître que les contraintes de ressources ne sont pas une malédiction, mais une chance offerte à l’expression de l’intelligence, au plaisir de concevoir de belles choses, porteuses des valeurs de simplicité, de légèreté, de frugalité, proches de celles que l’on observe dans le monde vivant.
  2. Ensuite, percevoir que l’énergie physique, souvent associée à la matière morte (le pétrole des organismes vivants, le minerai d’uranium des générations d’étoiles), ou réduite aux phénomènes inanimés (soleil, vent), ne raconte qu’une partie de l’histoire. L’énergie psychique, qu’on l’appelle joie de vivre, enthousiasme ou élan vital, est tout aussi importante pour les sociétés humaines, et cette ressource-là ne dépend que de nous.
  3. Enfin, réaliser que nous ne sommes pas seuls, que la biosphère de la planète Terre tout entière est habitée par des myriades de peuples non-humains qui font face, eux aussi, et depuis des millions d’années, à des contraintes de ressources. Nous leur avons déclaré une guerre totale depuis quelques décennies : ils nous regardent les détruire, sans comprendre notre stratégie suicidaire. Pourtant, ils sont ouverts à la coopération, pour peu qu’on veuille les écouter et qu’on soit prêt à passer d’une culture de la domination exclusive, qui cherche à contrôler par la pénurie et la souffrance, à une culture du partage inclusif, qui laisse se développer librement l’abondance et la joie.

La culture du logiciel a, d’une certaine manière, déjà parcouru une partie de ce chemin. Le code efficace des demomakers, leur goût du moins et du mieux en lieu et place du bloatware habituel, les méthodes agiles de développement, qui remettent l’humain au centre des systèmes d’information, le mouvement du logiciel libre et open source, rappel de la primauté évidente de la coopération, tout cela participe d’une mutation culturelle, qui satisfait en grande partie aux trois impératifs décrits plus haut. Cette transformation est d’ailleurs en train de s’approfondir et de s’étendre à d’autres secteurs de l’activité humaine. Mais il faudra faire vite pour répondre à temps aux urgences du siècle.

Sommes-nous prêts ? Bien sûr. Et l’année nouvelle nous attend !

Connaissez- vous la taxe Meadows ?

Comme un couple de super-héros surgi du fond des années 1970, Donella et Dennis Meadows avaient tout prévu : les problèmes et leurs solutions. Qui n’a pas lu The Limits to Growth, reparu récemment en français sous le titre Les limites à la croissance (dans un monde fini), a raté l’occasion de faire un voyage aller-retour dans le temps : les prévisions sur la croissance mondiale des années 2010, effectuées à la fin des années 1960 par ces deux chercheurs du MIT, dans le cadre du Club de Rome, se révèlent, malheureusement pour nous, d’une précision surprenante. Si vous ne le saviez pas déjà, rappelons brièvement que, d’après le scénario business as usual du modèle Meadows, nous allons bientôt heurter à grande vitesse un mur plutôt très dur (à brève échéance, dans moins de deux décennies).

Cependant, et heureusement pour nous, les Meadows ne sont pas uniquement des oiseaux de mauvais augure. Ils ont aussi des super-pouvoirs. Par exemple, celui de nous expliquer comment se débarrasser de la production de nos déchets toxiques et de nos autres vilaines habitudes, comme la programmation de l’obsolescence. (Rappelons que nous avons pris ces mauvaises habitudes afin de « favoriser le retour de la croissance » et de permettre aux hommes politiques de faire de grands sourires au journal de vingt heures, à la veille d’une élection importante.)

Écoutons donc Jorgen Randers, co-auteur des Meadows : « Une proposition est faite : elle consiste à introduire une taxe sur les produits, taxe proportionnelle au ratio de déchets dans le produit divisée par la durée de vie du produit. La durée de vie (re)deviendrait ainsi un critère fondamental, ce qui inciterait les fabricants à utiliser tous les moyens possibles pour optimiser ce ratio : une meilleure conception générale, des produits facilement réutilisables, réparables et/ou recyclables. »

Retenez donc bien cette équation (∝ signifie proportionnel à) :

Taxe_Meadows_p ∝ Quantité_déchets_p / Durée_vie_p

Et si, un jour, vous participez par mégarde à un débat de second tour d’une élection présidentielle, posez la question à votre adversaire : « Vous prétendez rétablir l’équilibre des finances publiques tout en conduisant le pays sur la voie d’un développement harmonieux, qu’attendez-vous donc pour mettre en place une mesure simple et d’effet immédiat ? Connaissez-vous la taxe Meadows ? » Effet garanti !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Prêtez vos DVD, cela vous rendra heureux

Ah, le plaisir de compulser les archives de GreenIT.fr… On y apprend qu’il n’est pas évident de trancher, en terme d’impact environnemental, entre télécharger de la musique ou bien acheter des CD. Au final, la conclusion était quand même qu’il valait mieux télécharger de la musique et la conserver sur un CD gravé. C’était en 2009. Une autre ère au rythme d’évolution de l’informatique !

Depuis, nous sommes passés à des supports de stockage statique autrement plus conséquents, notamment le DVD (simple couche : ~4,7 Go) et le Blu-ray (simple couche : ~25 Go). Voyons donc ce que cela change dans nos calculs et si nos conclusions sont toujours identiques.

Le flux d’une vidéo en diffusion continue (streaming) sur Internet représente un transfert de données équivalent au téléchargement des supports statiques correspondants, soit un trafic total d’environ un DVD de données pour un film en définition standard et un Blu-Ray de données pour un film en haute définition.

La quantité de données transmises est donc 7 (resp. 35) fois plus importante pour un DVD (resp. un Blu-ray), en comparaison avec un CD. En revanche, les impacts environnementaux de la fabrication et de la commercialisation d’un CD, d’un DVD ou d’un Blu-ray sont quasiment identiques. À la lumière de tous ces chiffres, reprenons maintenant l’analyse précédente et étendons-la aux cas du DVD et du Blu-ray :

  • téléchargement vs. achat d’un CD : 20% de l’énergie et 1,6% des émissions de GES (conclusion précédente : avantage au téléchargement) ;
  • téléchargement vs. achat d’un DVD : 140% de l’énergie et 12% des émissions de GES (impacts multipliés par 7) ;
  • téléchargement vs. achat d’un Blu-ray : 700% de l’énergie et 58% des émissions de GES (impacts multipliés par 35).

Ces chiffres démontrent qu’à partir du 8e (resp. 1er) visionnage d’un film en définition standard (resp. haute définition) en diffusion continue sur Internet, il vaut mieux acheter le DVD (resp. le Blu-ray) correspondant, et le prêter ensuite à des amis ! Tout ceci reste bien sûr vrai si, au lieu de considérer les films, on considère les programmes de télévision HD sur Internet.

Cette analyse est renforcée par la durée de vie des supports de stockage : combien faudra-t-il d’énergie pour fabriquer les disques durs qui contiendront un film, pendant toute la durée de vie estimée d’un DVD ou d’un Blu-ray, soit 30 ans ? Même dans l’hypothèse la plus optimiste, cela fait environ 3 disques durs. En effet, rappelons-nous que peu de gens jettent leurs DVD ou leurs Blu-rays après les avoir regardés !

Bref, sauf à imaginer des progrès importants dans l’impact environnemental du système Internet dans son ensemble, la vidéo HD en diffusion continue ressemble fort à une aberration. Quand on pense qu’on est en train de recâbler le monde entier avec de nouveaux relais de téléphonie 4G pour pouvoir regarder des vidéos HD « en situation de mobilité » partout, tout le temps, on se dit que la notion d’empreinte écologique ne semble pas vraiment prise en compte par les grands opérateurs, et les gouvernements qui leur passent commande.

Morale de l’histoire : longue vie à la consommation collaborative ! Achetez, louez, prêtez, échangez vos DVD et vos Blu-rays ! Vous parlerez à vos voisins, vous rencontrerez des gens qui ont les mêmes goûts que vous, vous vous ferez des amis pour la vie. Bref, se déconnecter et partager, oui, ça rend heureux !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Obsolescence déprogrammée – L’histoire de Julien H.

Prologue : en ces temps moroses de chômage, de perte de sens, d’errements, de reculades en tous genres, de discours d’autant plus grands qu’ils ne sont suivis d’aucune action concrète, nous avons plus que jamais besoin d’entendre les récits de femmes et d’hommes qui prennent leur destin en main, et décident de vivre, enfin, au 21e siècle. À la manière de Shamengo, GreenIT.fr se propose de démarrer une nouvelle série de billets qui racontent ces histoires, à la fois simples et exemplaires.

Julien H., un informaticien amateur qui aime aussi le bricolage, possède chez lui plusieurs ordinateurs qui lui servent de poste de travail, de centre de médias, etc. Le matériel est plus ou moins récent. Un jour, son écran 4/3 de cinq ans d’âge, de marque Samsung, qu’il utilise pour son poste bureautique, montre des signes de faiblesse. Lors d’une visite chez un réparateur agréé, on lui assure qu’il n’y rien à faire. Verbatim :

“Mais, c’est un écran de bureau ?, s’étonne le technicien. On ne répare que des écrans de portables.
– Ce n’était pas précisé sur votre site web, rétorque Julien.
– Vous êtes le premier en 5 ans à nous apporter un écran de bureau. Au prix où ils sont, vous feriez mieux d’en acheter un neuf.
– Impossible, je cherche un modèle similaire (4/3 en 1600×1200), aujourd’hui il n’y a plus que des résolutions full HD (16/9 en 1920×1800) à des prix raisonnables.
– Alors cherchez-en un d’occasion. Nous, et les autre réparateurs d’ailleurs, ne prendrons pas le risque de vous le prendre, ces réparations sont trop peu demandées pour qu’on s’y investisse.”

Situation banale : ce genre de “conseil” est prodigué à pas mal de gens. Cependant, et c’est là un point important, Julien résiste à l’injonction : pas question de renoncer. C’est alors qu’il se souvient du reportage de France 2 sur l’obsolescence programmée, dans le cadre de l’émission Cash Investigation, où Samsung est particulièrement mis en cause. Effectivement, l’industriel sud-coréen est connu pour ses pratiques concernant ses écrans (parfaitement légales au regard de notre droit de l’environnement quasi-inexistant). En effet, il suffit d’utiliser une poignée de condensateurs bas de gamme, disposés pour ne rien arranger dans les parties les moins recommandées de l’écran (proches des radiateurs, où la température est la plus élevée, ce qui diminue leur longévité) et le tour est joué : pour la plupart des gens, la durée de vie de leur écran est réduite à quelques années.

Le faisceau de preuves se resserre : Julien décide de regarder sur Internet, pour voir si, par hasard, d’autres personnes ne rencontreraient pas les mêmes difficultés. Non seulement il trouve une liste de produits Samsung connus pour leurs fragilités, mais aussi des manuels complets de réparation, dont les plus célèbres se trouvent sur les sites CommentRéparer (en français) et IfixIt (en anglais), souvent assortis de vidéos explicatives. Cependant, même si tout à l’air bien documenté, mettre la main dans ce “cambouis” demande de passer outre certaines réticences : afin d’accéder à la carte électronique de l’écran, il faut ouvrir celui-ci en force car il s’agit d’un montage de coque plastique sans vis. Heureusement, une pression douce et ferme sur les chevrons suffit.

Sa carte électronique en main, Julien se rend alors dans un magasin de composants électroniques où il reçoit un accueil bien différent de celui qu’il a reçu de la part des “réparateurs agréés” : le vendeur lui indique quels condensateurs remplacer ! Il en achète une poignée pour 5 euros. Reste tout de même à effectuer la manipulation : il s’achète un fer à souder pour 45 euros (il s’en resservira) et rentre chez lui. Après avoir pris des cours de soudure sur Internet grâce à un tutoriel trouvé sur YouTube (en anglais, avec le premier chapitre sur les outils à acheter et le deuxième chapitre sur les techniques de base), il se lance dans la manœuvre et remplace un à un les condensateurs défectueux. Après remontage, l’instant de vérité approche : il allume l’appareil, et l’écran fonctionne ! Victoire.

Quelle est la morale de cette histoire ? Avoir la volonté de résister à la voix insistante qui murmure qu’il suffit de jeter et de payer encore pour avoir la belle vie ? Oui, c’est le premier pas. Ensuite, il faut un peu de talent de bricoleur, ou bien se faire aider par d’autres : l’éducation, ne serait-ce pas aussi une des missions possibles des fablabs qui essaiment à Paris, Toulouse et bien d’autres endroits en France ? Et puis, pour ceux qui ne veulent pas se lancer dans la réparation électronique, il reste bien d’autres façons de déprogrammer l’obsolescence des objets : par exemple, la pâte Sugru, avec ses allures de jouet pour enfants, permet un nombre incroyable d’applications pour tout réparer dans la maison.

Imaginer, faire, et s’amuser aussi par la même occasion, voilà un programme qui s’inscrit loin, bien loin de celui de notre société de consommation à bout de souffle et de ses programmateurs d’obsolescence légaux ! Cela pourrait même devenir une nouvelle façon de vivre : début décembre 2012, le festival Make It Up de Saint-Ouen (Île-de-France) en a donné un aperçu passionnant.

Épilogue : nouvel épisode de l’histoire de Julien. C’est maintenant son écran TV Samsung de 117cm qui montre des signes de faiblesse… Une fois sur deux, le cliquetis électrique de la séquence d’allumage se répète sans jamais conclure et l’écran ne s’allume pas. Après un rapide tour sur les forums, il n’y a pas de doute, c’est encore un problème de condensateurs. Cette fois-ci, le fer à souder est déjà là. Voici le bilan de l’opération : 1h pour effectuer un aller-retour à la boutique, 2,80€ de composants, 30mn pour décrocher et raccrocher l’écran du mur (c’est lourd, cette bête là !), 15mn pour ouvrir et refermer l’appareil et en extraire la carte électronique et 30mn pour dessouder et ressouder les composants. Et voilà l’écran qui repart comme (presque) neuf !

Et vous, comment déprogrammez-vous l’obsolescence ?

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

De la paix des réseaux

Il souffle depuis quelques temps comme un vent de révolte sur l’Internet français. Tout pourrait être parti de la proposition de loi des éditeurs de presse, qui, à la suite de l’élection présidentielle, ont cherché dès le mois de septembre 2012 à défendre leurs intérêts et à modifier le rapport de force avec Google. Cela pourrait s’être ensuite poursuivi avec les remarques du Chef de l’État au sujet des pratiques d’optimisation fiscale de la firme de Mountain View. Cela pourrait avoir atteint son point culminant avec le coup de force de l’opérateur de télécoms Free, qui interrompit les services de publicité en ligne pour ses abonnés, il y a quelques jours.

Le gouvernement s’est activement saisi de l’affaire et invoque maintenant une taxe sur les sociétés qui recueillent des données personnelles. Ainsi, de la remise en cause de la gratuité des liens hypertextes, jusqu’à l’instauration d’une redevance à l’usage de la bande passante, en passant par la taxation du recueil d’informations, c’est l’ensemble du modèle économique de Google, et de bien d’autres sociétés du Web, qui pourrait être menacé. La Pax Google, qui règne sans partage sur Internet depuis maintenant plus de dix ans, connaîtra-t-elle le même sort que toutes les paix impériales qui l’ont précédé ?

Depuis les origines, au début de la décennie 1970, l’évolution des modèles d’échange d’information sur Internet a suivi une série d’étapes, rendues à chaque fois nécessaires par la croissance du nombre de nœuds du réseau et les modifications progressives de leurs usages prépondérants. La dernière étape a été franchie au cours de la décennie 2000, avec l’explosion du nombre d’utilisateurs du Web. Pour la première fois, le relatif équilibre qui existait auparavant dans les relations entre nœuds du réseau a été rompu, et l’on a vu se généraliser un modèle d’échange d’information que l’on pourrait qualifier de client-serveur hypercentralisé, reposant sur un unique protocole asymétrique.

Ce modèle, maintenant si répandu, mis en œuvre par Google, Facebook, Amazon Web Services et les autres géants du Web, participe d’un certain modèle économique : en établissant des barrières étanches entre leurs populations de clients-consommateurs, les serveurs-producteurs de ces services fortement infoterritorialisés parviennent à diminuer artificiellement l’intensité concurrentielle, à leur bénéfice exclusif. Ils reproduisent ainsi, dans le domaine des systèmes d’information distribués, les stratégies monopolistiques de certains éditeurs de logiciels de la décennie 1980, qui bloquaient à dessein toutes les tentatives d’interopérabilité avec leurs formats de fichiers, étouffant ainsi l’innovation.

Cependant, en plus des actions politiques, des bouleversements techniques en cours pourraient venir modifier ce statu quo : l’avènement de plateformes mobiles de plus en plus puissantes, la généralisation des formats de données ouverts et des outils de production de contenu, l’apparition de réseaux sans infrastructure reposant sur les technologies de communication sans-fil comme le Wi-Fi ou le NFC, le retour des protocoles symétriques de partage de l’information comme multicast, etc. Ces nouvelles règles du jeu, en renforçant l’autonomie réelle des clients-consommateurs vis-à-vis des serveurs-producteurs, appellent aussi de nouveaux modèles d’échange d’information, et, ce faisant, de nouveaux modèles économiques. Avec une différence profonde : le cœur des échanges, dans ces nouveaux modèles, n’est plus situé au niveau du serveur qui supervise l’activité des clients qui dépendent de lui, mais au niveau du réseau lui-même.

Se pourrait-il que, pour la première fois, les responsables politiques aient l’opportunité et la volonté de faire régner une nouvelle paix sur les réseaux, pour les décennies à venir ? Le champ des innovations qui s’ouvrirait alors devant nous serait immense.