Nous savons…

— Matthieu, nous savons…
— Mais vous savez quoi ?
— Nous savons. […]
— Mais ça ne va pas !
— Si, si, si, si… Ça va très bien. […]
— On se connaît !
— Bien sûr que l’on se connaît. Mais là, nous savons.
— Mais vous savez quoi ?
— Nous savons.
— Mais vous rigolez ! Ça ne va pas la tête !
— Ça va très bien. […] Nous savons.
— Mais je ne sais pas ce que vous savez.
— Tu sais que je sais.
— Non ! Je ne sais pas ce que vous savez.
— Tu sais que je sais donc…
— Mais non ! […] Mais ça ne va pas !
— Si, si, ça va.
— Vous êtes malades !

– Eric Laffitte et Jean-Marie Pontaut, Extrait de l’enregistrement de la mise à pied de l’un des cadres de Renault, L’Express, 12/04/2011

Vous êtes malades… Ainsi se conclut de manière visionnaire cet entretien qui allait déboucher sur l’un de ces petits scandales du monde des affaires, si révélateurs d’immenses non-dits. Ces vingt-cinq minutes de tête-à-tête, entre deux hommes de générations différentes, sont exemplaires.

Le chef a la corporate speak douceâtre. Il voudrait tant régler le problème qu’on lui a mis sur les bras comme un business déshumanisé. Malheureusement pour lui, l’autre est tenace : il protège la flamme vacillante de sa vérité au milieu de la tempête. Il ne veut pas parler de manière business, lui.

Nous savons… Que savent-ils au juste ces cadres dirigeants de Renault ? Que le monde de leur jeunesse, le vingtième siècle, n’existe plus ? Qu’un gouffre les sépare désormais de la réalité future, qui se tisse dans l’ombre ? Qu’ils ne dirigent, en fait, plus grand chose ?