L’Amazonie comme métaphore

Lettre ouverte à M. Patrick Kron, PDG du groupe Alstom.

Comme vous le savez sans doute, le projet brésilien de construction du barrage de Belo Monte sur le fleuve Xingù, auquel Alstom participe, est en train de susciter une prise de conscience internationale. Comment en serait-il autrement, alors que, dans un scénario qui ressemble tristement au récent film Avatar de James Cameron, les droits des populations indigènes sont une fois de plus bafoués, pour faire place à une exploitation industrielle destructrice ?

Les chefs des tribus du bassin du Xingù ayant promis « la guerre » au gouvernement brésilien en cas de refus du dialogue, Alstom souhaite-il vraiment s’associer à ce qui s’annonce déjà comme un désastre en terme d’image pour le Brésil et ses partenaires, à trois ans du lancement de la Coupe de monde de football dans ce pays ?

Oui, votre contrat de fourniture de turbines pour le barrage de Belo Monte s’élèverait à 500 millions d’euros. Oui, vous vous attendriez à d’autres contrats, car ce barrage n’est que le premier d’une longue série qui détruira définitivement l’ensemble de la région du Xingù en inondant des milliers d’hectares de forêt primaire. Mais que vaudra cet argent si Alstom se retrouve demain pris au piège d’un conflit qui vous dépasse ?

La société Alstom met en avant sa maîtrise des énergies renouvelables du vent et de la biomasse. Le Brésil est sûrement l’un des endroits au monde où ces deux éléments sont présents en abondance. N’est-il pas temps de faire preuve de créativité et de convaincre votre client brésilien que les équipes d’Alstom peuvent trouver une autre solution à son problème énergétique, que celle l’on cherche partout à imposer, par manque d’imagination ? Comme au 19e siècle, le développement économique doit-il forcément s’accompagner de la destruction des cultures humaines et des milieux naturels dans lesquels elles vivent ?

Le temps presse. Les décisions que vous prendrez seront lourdes de conséquences. Mais ce qui pouvait autrefois être passé sous silence occupe aujourd’hui le devant de la scène. Mettez-vous un seul instant à la place de ces tribus, à qui vous retirez la raison même de leur existence. Qu’ont-ils à perdre, face à des puissances qui les ignorent ? Rien. Imaginez alors qu’ils décident d’aller jusqu’au bout de leur démarche, et qu’il déclarent, effectivement, « la guerre ». Il faudra bien un jour commencer à réaliser que, en ce début chaotique de 21e siècle, le business as usual n’existe plus.