Le Grand Paris, en majuscules d’autrefois

Janvier 2011, c’était hier. Sur la photo, on sourit en se donnant l’accolade. On vient de se mettre d’accord pour dépenser (emprunter ?) 20,5 milliards d’euros afin de construire, d’ici 2025, les 150 kilomètres du « métro automatique Grand Paris Express [qui] permettra aux habitants de proche banlieue de se rendre dans les villes voisines sans avoir à faire un détour par Paris ».

Ah, le « Grand Paris »… Poursuivre l’achèvement du grand œuvre ancestral, l’accroissement des cernes du chêne royal, le déroulement de la spirale révolutionnaire conquérante… Dans l’évidence d’un après-midi tranquille, à l’abri d’un palais de la République, sous le regard sourcilleux de savants qui se soucient ouvertement de « comment raconter une vision du futur pour qu’elle puisse devenir quelque chose de partagé et approprié par la plupart des sujets impliqués ». Le progrès est entre de bonnes mains.

Toute cette grandiloquence suscite pourtant un sentiment de déjà-vu, évoque un air d’autrefois, charrie des effluves de trou des Halles et de Boulevard périphérique… Les porteurs de ce nouveau projet s’en souviennent, eux : ils avaient vingt ans pendant ces chantiers emblématiques des Trente Glorieuses, qui, déjà, voyaient l’avenir en majuscules. Y ont-ils cru, alors ?

Étonnant début de 21e siècle ! On continue toujours à y décider en refusant de prendre en compte la rupture majeure qui se déroule sous nos yeux : l’avènement des technologies de l’information, le déploiement du réseau Internet, la mise à disposition de tous d’une pléthore d’outils intelligents. Et l’on feint toujours d’ignorer que cela entraîne déjà un bouleversement radical dans l’organisation du travail : désormais mobile, à distance, dans des lieux partagés, devenant à la fois plus collaboratif et plus individualisé.

Posons la question à nos « Grands Parisiens » : ont-ils vraiment rêvé de se déplacer en silence autour de la Capitale, comme des Indiens prisonniers d’une réserve sans commencement ni fin ? Se pourrait-il que le vœu secret de ces Français, otages du centralisme, ne soit pas d’essayer de survivre dans une mégalopole tentaculaire, mais plutôt de renouer avec un art de vivre oublié, dans des villes et des villages à échelle humaine, tout en restant connectés au monde ? Apparemment, de tout cela, nos signataires d’accords gouvernementaux n’en ont cure.

Nos plus proches voisins, en Belgique et aux Pays-Bas, ont décidé, eux, de vivre avec leur temps, et ils développent en ce moment même, à moindre coût, des infrastructures légères permettant à de nouvelles formes d’organisation de s’épanouir. Restons optimistes : les choses commencent aussi à bouger modestement, en France. Mais pas partout. Étrangement, comme pris de torpeur ancienne, on continue, au sommet de nos pyramides, à y rêver de pouvoir centralisé, de réseaux de transport concentriques, et d’aéroports… Les années 1960 ne finiront-elles donc jamais ?