La fin d’un monde

En examinant combien les annonces fumeuses de fin du monde nous ont occupés ces derniers temps, on pourrait hausser les épaules, rappeler que la pensée de la Fin du Tout a toujours préoccupé les êtres humains. Et ce serait peut-être conclure un peu vite. Non, bien sûr, la Planète ne s’arrêtera pas de tourner ce soir ! Mais à y regarder de plus près, il semble évident que nous vivons en ce moment la fin d’un cycle millénaire.

Qu’est-ce qui est donc en train de se passer depuis quelques années ? On pourrait résumer cela par une observation, effectuée il y a plus de dix ans par les auteurs visionnaires du Cluetrain Manifesto : l’économie de la parole est en train de changer. En effet, nous nous préparons à abandonner un très ancien consensus, qui émergea il y a plus de dix mille ans, en même temps que les cultures se sédentarisaient, que les premières villes se peuplaient. Avant cela, la parole était souvent libre, directe, d’humain à humain, cri de guerre ou d’amitié qui se perdait au milieu des étendues sauvages. Ensuite, la parole est devenue privilège, régentée par des systèmes sociaux complexes : castes, hiérarchies, rangs. Quoi qu’on en pense, le principe fondateur de notre démocratie représentative, est bien, lui aussi, un héritier de ces systèmes de contrôle de la parole des individus.

Il s’agit donc d’une forme de redécouverte de la parole préhistorique, mais qui acquiert désormais une puissance ubiquitaire, démultipliée par les technologies de l’information contemporaines. Cette reprise de la parole s’observe actuellement partout sur Internet : le succès de l’ONG Avaaz (mot qui signifie « la voix » dans plusieurs langues d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe), avec la croissance exponentielle du nombre de ses membres, en est un bon exemple.

Cette dynamique mondiale inquiète évidemment les tenants de l’ordre ancien. Les tentatives de « civilisation » d’Internet, le traité ACTA et ses épigones, jusqu’aux récents débats dans l’enceinte de l’UIT, vont tous dans le même sens : le renforcement du contrôle, qui a un instant échappé aux puissants. Évidemment, il est déjà trop tard : comment les individus pourraient-ils renoncer aux retrouvailles inespérées avec un paradis depuis longtemps perdu ?

Dans cet entre-temps qui sépare la fin d’un monde du commencement d’un autre, réjouissons-nous donc de cette bonne nouvelle. Elle est le meilleur garant que l’humanité sera en mesure de relever les défis qui s’annoncent.