De la paix des réseaux

Il souffle depuis quelques temps comme un vent de révolte sur l’Internet français. Tout pourrait être parti de la proposition de loi des éditeurs de presse, qui, à la suite de l’élection présidentielle, ont cherché dès le mois de septembre 2012 à défendre leurs intérêts et à modifier le rapport de force avec Google. Cela pourrait s’être ensuite poursuivi avec les remarques du Chef de l’État au sujet des pratiques d’optimisation fiscale de la firme de Mountain View. Cela pourrait avoir atteint son point culminant avec le coup de force de l’opérateur de télécoms Free, qui interrompit les services de publicité en ligne pour ses abonnés, il y a quelques jours.

Le gouvernement s’est activement saisi de l’affaire et invoque maintenant une taxe sur les sociétés qui recueillent des données personnelles. Ainsi, de la remise en cause de la gratuité des liens hypertextes, jusqu’à l’instauration d’une redevance à l’usage de la bande passante, en passant par la taxation du recueil d’informations, c’est l’ensemble du modèle économique de Google, et de bien d’autres sociétés du Web, qui pourrait être menacé. La Pax Google, qui règne sans partage sur Internet depuis maintenant plus de dix ans, connaîtra-t-elle le même sort que toutes les paix impériales qui l’ont précédé ?

Depuis les origines, au début de la décennie 1970, l’évolution des modèles d’échange d’information sur Internet a suivi une série d’étapes, rendues à chaque fois nécessaires par la croissance du nombre de nœuds du réseau et les modifications progressives de leurs usages prépondérants. La dernière étape a été franchie au cours de la décennie 2000, avec l’explosion du nombre d’utilisateurs du Web. Pour la première fois, le relatif équilibre qui existait auparavant dans les relations entre nœuds du réseau a été rompu, et l’on a vu se généraliser un modèle d’échange d’information que l’on pourrait qualifier de client-serveur hypercentralisé, reposant sur un unique protocole asymétrique.

Ce modèle, maintenant si répandu, mis en œuvre par Google, Facebook, Amazon Web Services et les autres géants du Web, participe d’un certain modèle économique : en établissant des barrières étanches entre leurs populations de clients-consommateurs, les serveurs-producteurs de ces services fortement infoterritorialisés parviennent à diminuer artificiellement l’intensité concurrentielle, à leur bénéfice exclusif. Ils reproduisent ainsi, dans le domaine des systèmes d’information distribués, les stratégies monopolistiques de certains éditeurs de logiciels de la décennie 1980, qui bloquaient à dessein toutes les tentatives d’interopérabilité avec leurs formats de fichiers, étouffant ainsi l’innovation.

Cependant, en plus des actions politiques, des bouleversements techniques en cours pourraient venir modifier ce statu quo : l’avènement de plateformes mobiles de plus en plus puissantes, la généralisation des formats de données ouverts et des outils de production de contenu, l’apparition de réseaux sans infrastructure reposant sur les technologies de communication sans-fil comme le Wi-Fi ou le NFC, le retour des protocoles symétriques de partage de l’information comme multicast, etc. Ces nouvelles règles du jeu, en renforçant l’autonomie réelle des clients-consommateurs vis-à-vis des serveurs-producteurs, appellent aussi de nouveaux modèles d’échange d’information, et, ce faisant, de nouveaux modèles économiques. Avec une différence profonde : le cœur des échanges, dans ces nouveaux modèles, n’est plus situé au niveau du serveur qui supervise l’activité des clients qui dépendent de lui, mais au niveau du réseau lui-même.

Se pourrait-il que, pour la première fois, les responsables politiques aient l’opportunité et la volonté de faire régner une nouvelle paix sur les réseaux, pour les décennies à venir ? Le champ des innovations qui s’ouvrirait alors devant nous serait immense.