Green illusions ou le défi du durable

Un livre controversé, intitulé Green illusions – the dirty secrets of clean energy and the future of environmentalism (en français : Illusions vertes – les secrets sales de l’énergie propre et l’avenir du mouvement écologiste) est paru il y a bientôt trois ans aux Presses de l’Université du Nebraska. La thèse principale de son auteur, Ozzie Zehner, universitaire californien, tient en quelques mots : aux États-Unis, malgré leurs promesses, les énergies renouvelables ne se sont pas substituées aux énergies fossiles.

Il se pourrait même qu’en construisant toujours plus de champs gigantesques de panneaux solaires et d’éoliennes, on en vienne à accélérer l’usage des énergies fossiles. Zehner fait en particulier l’observation suivante, classique pour les spécialistes de l’énergie : les pays qui subventionnent les énergies renouvelables augmentent artificiellement l’offre d’énergie, ce qui tend mécaniquement à en faire baisser le prix. En conséquence, la demande augmente, ramenant ainsi le système au point de départ : une demande élevée et une offre soi-disant insuffisante. Historiquement, on a répondu à cette demande en construisant de nouvelles centrales à charbon, pas en les fermant.

Ce phénomène est l’équivalent, au niveau de la production, du fameux « effet rebond » au niveau de la consommation, à la suite duquel les gains énergétiques obtenus par les appareils plus économes en énergie sont annulés par le développement de leur usage. Cependant, l’effet au niveau de la production est encore plus redoutable car, au lieu d’un retour au niveau nominal comme dans le cas du rebond, il s’agit d’une amplification, à la manière d’un boomerang : plus on injecte d’énergie dans les réseaux, plus la demande augmente en retour. Et des panneaux solaires plus efficaces, des éoliennes plus imposantes et des biocarburants de meilleure qualité, ce ne sont que des façon différentes d’augmenter l’offre d’énergie disponible, donc sa demande.

Zehner s’appuie principalement sur un article de Richard York, de l’Université d’Oregon, paru en 2012 dans le journal scientifique Nature Climate Change. Cette étude analyse cinquante années de données énergétiques sans trouver la moindre trace d’un remplacement des combustibles fossiles par l’énergie d’origine éolienne ou solaire. On pourrait faire remarquer que le raisonnement ne tient pas, car la production de ces énergies renouvelables commence tout juste à décoller, mais la remarque vaut également pour l’énergie électrique d’origine nucléaire, dont le développement depuis plusieurs décennies semble peu ou pas affecter le développement de l’énergie électrique d’origine fossile. York ne prétend pas qu’en principe un tel remplacement d’une source d’énergie par une autre ne puisse avoir lieu, mais qu’il est intéressant de noter que, pour l’instant, il n’a pas encore eu lieu, et qu’il pourrait être illusoire de compter sur ce remplacement dans l’avenir. Les faits sont têtus : les nouvelles techniques de production d’énergie ont toujours eu tendance, par le passé, à accroître sa consommation !

Si les sociétés humaines veulent éviter cet « effet boomerang », qui aggraverait d’autant plus la crise environnementale et en particulier le réchauffement climatique, elles doivent, selon Zehner, remplir au moins cinq conditions :

  1. un faible niveau de consommation d’énergie par personne (ce niveau reste à préciser, évidemment) ;
  2. une taxe générale et progressive dans le temps sur la consommation d’énergie, accroissant ainsi l’incitation fiscale à la sobriété énergétique ;
  3. une politique ambitieuse et contraignante d’amélioration de l’efficacité énergétique des constructions et des équipements ;
  4. un code de l’urbanisme qui favorise le développement des quartiers piétonniers et cyclables, des commerces de proximité, et abandonne la monoculture de l’automobile ;
  5. une assurance maladie universelle et un respect sans faille des droits humains.

« Pas une seule de ces conditions n’est remplie par les États-Unis », fait remarquer Zehner. « En réalité, c’est dans les pays présentant une efficacité énergétique extrêmement faible, un étalement urbain généralisé, une population en croissance et des taux élevés de consommation de ressources naturelles, que le développement de la production des énergies renouvelables a l’impact négatif le plus fort, car il perpétue des modes de vie très énergivores. »

Une fois ce constat sans appel établi, quel pourrait-être le chemin à suivre ? Il nous faut d’abord admettre que ce qui nous sortira de l’ornière ne peut pas être le mode de pensée qui nous y a conduit. « En y regardant de plus près, abandonner la voiture à essence au profit de la voiture électrique s’apparente plutôt au fait de changer de marque de cigarette », remarquait malicieusement un commentateur récent. On pourrait ajouter : produire de l’énergie différemment, mais s’en servir de la même manière, s’apparente à un déni des conséquences de notre consommation excessive d’énergie, et ne sert in fine que les intérêts des marchands de systèmes de production.

Bien au contraire, c’est en modifiant nos usages individuels et collectifs de l’énergie que l’on en rendra la production durable. Dans le cas de la mobilité, c’est en remplaçant le vieux désir infantile du tout-partout-tout le temps par la recherche d’une vie pleine et apaisée, ici et maintenant, qu’on parviendra à rendre durable la matérialisation de ce concept sous la forme de dispositifs de transport de toutes tailles. De telles stratégies de long terme, qui commencent à être mises en œuvre un peu partout de par le monde, ont pour objectif d’améliorer la vie quotidienne des habitants plutôt que de vider leur portefeuille dans une fuite en avant technicienne. Ces stratégies ont donc de bonnes chances d’être populaires.

La réflexion lucide mais pessimiste d’Ozzie Zehner débouche finalement sur une conclusion enthousiasmante : en redéfinissant et en se réappropriant nos usages de l’énergie, nous sortons de notre état de consommateurs passifs, pour nous transformer en acteurs autonomes de nos vies. Une promesse de bonheur ?

(Article inspiré par l’article de Timon Singh sur Inhabitat, Controversial book claims renewable energy does not offset fossil fuel use.)