« Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, par où je dois m’en aller d’ici ?
— Cela dépend beaucoup de l’endroit où tu veux aller.
— Peu importe l’endroit…
— En ce cas, peu importe la route que tu prendras.
— … pourvu que j’arrive quelque part », ajouta Alice en guise d’explication.
« Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps. »

— Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles (1865)

Bien avant l’annonce, le 14 octobre dernier, par la présidente de la Commission européenne, de l’arrivée prochaine d’une « Renovation Wave » inspirée par l’esprit pionnier du Bauhaus, c’était à une toute autre déferlante que l’on assistait.

D’abord, le 12 août, l’architecte Erik Mooz rappelait dans une tribune l’urgence d’une évaluation scientifique des bénéfices des solutions actuelles d’isolation thermique des bâtiments, une fois considérés les impacts environnementaux sur l’ensemble de leur cycle de vie ; ensuite, le 4 octobre, on apprenait dans un article qu’Axel Gedaschko, président de la puissante fédération immobilière allemande GdW, appelait ni plus ni moins à « abandonner les rénovations énergétiques et les isolations de plus en plus chères, et opter pour une production d’énergie bas-carbone décentralisée » ; enfin, le 5 octobre, on constatait dans un autre article l’écart grandissant entre les objectifs et les résultats français en matière de rénovation énergétique des bâtiments, en se consolant néanmoins d’apprendre que les bailleurs sociaux, qui logent 17% de la population, avaient cependant tenu promesse… Et si c’était cela, la seule bonne nouvelle ?

Faisons une hypothèse : relever le défi de l’amélioration de l’habitat dans le respect des limites planétaires requiert des capacités de développement d’objets prototypes complexes, les bâtiments, et de gestion de leur fonctionnement quand ils sont mis à disposition de leurs utilisateurs, les habitants. Au vu des résultats obtenus, ces capacités semblent faire défaut dans de nombreux cas. En France, seules les organisations qui vendent l’habitat comme un service de masse (les bailleurs sociaux, donc) semblent y parvenir. Et parmi ces organisations, combien d’entre elles résolvent le problème dans sa profondeur, en intégrant par exemple la baisse continue des besoins en chauffage au cours des prochaines décennies, sous l’effet du réchauffement climatique ? Le problème, tel qu’on continue à vouloir le poser, semble sans solution.

« Le nombre de jours nécessitant du chauffage va diminuant, tandis que le nombre de jours nécessitant du rafraîchissement a augmenté de plus de 30% depuis 1980. »

Tirons une conclusion : faire reposer l’immense effort de décarbonation des secteurs de l’habitat et de la mobilité sur les épaules de petits propriétaires pris en tenaille entre les augmentations de leurs charges et la dévalorisation de leur patrimoine, est probablement peu réaliste. Pour sortir de l’impasse, il va sans doute falloir considérer la transformation de la nature de la propriété immobilière elle-même, afin que celle-ci cesse d’être un obstacle dans les projets de vie. A quoi pourraient donc bien ressembler de telles politiques publiques ?

Envisageons deux voies possibles :

  1. Pour les biens immobiliers encore viables, encourager par la fiscalité de nouvelles formes de mutualisation des capacités financières des propriétaires, au-delà de la gouvernance en copropriété ou de l’habitat dit participatif, car l’efficacité décisionnelle et la surface financière de ces formes semblent insuffisantes pour relever les défis futurs. La bonne performance du parc immobilier néerlandais, dont le tiers des logements est géré par des organismes à but non lucratif, sans critères de revenus, avec une implication des associations de locataires dans les processus de décisions, pourrait servir d’exemple.
  2. Pour les biens immobiliers menacés de dévalorisation, effectuer le rachat par la collectivité :
    1. soit de manière temporaire, afin de suspendre un processus de dégradation réversible, à la manière des politiques menées actuellement par les communes allemandes pour sauver leurs centres-villes de la désertification ;
    2. soit de manière définitive, afin d’opérer la transformation irréversible de vastes territoires, ainsi les zones périurbaines désertées par suite de la généralisation du télétravail et du renchérissement des transports, ou bien les aires littorales menacées de rupture d’approvisionnement en eau potable à court terme, puis de submersion à moyen terme à la suite du réchauffement climatique, etc.

Comme anticipé depuis longtemps par certains analystes, face à la crise multifactorielle qui s’aggrave de jour en jour, nécessitant une indispensable transformation en profondeur de tous nos modèles, l’avenir est à l’économie servicielle. Pourquoi l’habitat, qui représente la plus grande part du patrimoine des ménages dans la plupart des sociétés du monde, y ferait-il exception ? De grandes entreprises gérant des biens immobiliers conçus comme des services tout-compris (l’énergie étant en grande partie produite et consommée localement, à coût marginal zéro pour l’occupant), simplifieraient grandement la vie de leurs clients-actionnaires, qui pourraient alors se concentrer sur l’essentiel : grandir et apprendre à être heureux.

Tentons un pronostic : la « Renovation Wave » en annonce bien d’autres.

Cet billet doit beaucoup à de longues conversations en ligne avec Jean-Sébastien Broc, qu’il en soit ici remercié.

Image par PixelAnarchy fournie par Pixabay.

Publié par David Bourguignon

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