La fin d’un monde

En examinant combien les annonces fumeuses de fin du monde nous ont occupés ces derniers temps, on pourrait hausser les épaules, rappeler que la pensée de la Fin du Tout a toujours préoccupé les êtres humains. Et ce serait peut-être conclure un peu vite. Non, bien sûr, la Planète ne s’arrêtera pas de tourner ce soir ! Mais à y regarder de plus près, il semble évident que nous vivons en ce moment la fin d’un cycle millénaire.

Qu’est-ce qui est donc en train de se passer depuis quelques années ? On pourrait résumer cela par une observation, effectuée il y a plus de dix ans par les auteurs visionnaires du Cluetrain Manifesto : l’économie de la parole est en train de changer. En effet, nous nous préparons à abandonner un très ancien consensus, qui émergea il y a plus de dix mille ans, en même temps que les cultures se sédentarisaient, que les premières villes se peuplaient. Avant cela, la parole était souvent libre, directe, d’humain à humain, cri de guerre ou d’amitié qui se perdait au milieu des étendues sauvages. Ensuite, la parole est devenue privilège, régentée par des systèmes sociaux complexes : castes, hiérarchies, rangs. Quoi qu’on en pense, le principe fondateur de notre démocratie représentative, est bien, lui aussi, un héritier de ces systèmes de contrôle de la parole des individus.

Il s’agit donc d’une forme de redécouverte de la parole préhistorique, mais qui acquiert désormais une puissance ubiquitaire, démultipliée par les technologies de l’information contemporaines. Cette reprise de la parole s’observe actuellement partout sur Internet : le succès de l’ONG Avaaz (mot qui signifie « la voix » dans plusieurs langues d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe), avec la croissance exponentielle du nombre de ses membres, en est un bon exemple.

Cette dynamique mondiale inquiète évidemment les tenants de l’ordre ancien. Les tentatives de « civilisation » d’Internet, le traité ACTA et ses épigones, jusqu’aux récents débats dans l’enceinte de l’UIT, vont tous dans le même sens : le renforcement du contrôle, qui a un instant échappé aux puissants. Évidemment, il est déjà trop tard : comment les individus pourraient-ils renoncer aux retrouvailles inespérées avec un paradis depuis longtemps perdu ?

Dans cet entre-temps qui sépare la fin d’un monde du commencement d’un autre, réjouissons-nous donc de cette bonne nouvelle. Elle est le meilleur garant que l’humanité sera en mesure de relever les défis qui s’annoncent.

Automobile : quel futur maintenant ?

Le Mondial de l’automobile 2012, qui ouvre ses portes aujourd’hui, orne son fronton d’un étrange slogan : le futur, c’est maintenant. Habile détournement de la campagne présidentielle française, il appelle à raccourcir le temps. Effectivement, à notre époque, tout s’accélère, le déclin des modèles d’affaires industriels comme la fonte des glaces de l’Arctique. Et voici qu’un simple slogan, d’un progressisme désuet, révèle, en creux, notre impuissance présente.

Un examen de la dure réalité s’impose : la voiture contemporaine est un objet de plus en plus consommateur de ressources. L’énergie ? Une voiture consomme 80 kWh aux 100 km, et malgré cent ans d’efforts de la part des ingénieurs, moins d’1% de cette énergie sert à transporter effectivement le conducteur. La matière ? Une voiture est « faite de pétrole et d’acier de la tête aux pieds » et ceux-ci ne sont pas renouvelables : après le pic pétrolier, c’est la chaîne de montagne métallique qui est devant nous. L’espace ? L’encombrement exagéré d’un véhicule individuel est la première cause des embouteillages et de l’étalement urbain. Et tout cela retourne toujours à l’argent : facture des importations énergétiques en hausse, endettement public en hausse, etc. Sommes-nous en train de vivre une fin de partie ?

Un jour, tous les marchands de rêve finissent par être rattrapés par le réel. En Europe, la surcapacité de l’outil industriel, le coût du travail, la crise de la monnaie commune, et de nombreuses autres raisons économiques sont invoquées pour justifier les difficultés croissantes d’une industrie emblématique du 20e siècle. Ne serait-ce pas plutôt le signal que les conditions du rêve ne sont plus remplies, et qu’il est grand temps d’en inventer un autre ?

Et pour cela, il faut d’abord écrire une nouvelle histoire : abandonner les vieux désirs infantiles (puissance, vitesse, tout partout tout le temps) et donner envie d’explorer d’autres horizons. Il est étonnant de comparer la créativité mise en œuvre par les fabricants de véhicules qui consomment moins de 10 kWh aux 100 km, comme la Loremo ou la C-1, avec celle des constructeurs traditionnels. Allons encore plus loin : que serait une voiture produite par la société Apple, un iPhone sur roues ? Une approche complètement différente, ne serait-ce pas là, le désir secret des clients ?

Qu’il est difficile de changer un système de pensée ! Hier, triomphante, la voiture, aujourd’hui, semble être devenue un problème de plus à résoudre, une énergie négative qui tétanise et empêche de formuler les bonnes réponses. Et pourtant, à bien y regarder, des innovations bourgeonnent déjà de toutes parts, sous forme de nouveaux services et de nouveaux produits qui remettent en cause les dogmes d’hier : la voiture n’est plus individuelle mais partagée, la vitesse n’est plus une fin en soi, l’habitacle n’est plus nécessairement fermé.

Ne serait-ce pas plutôt cet autre futur qui surgit en fait, dès maintenant, comme un soleil transperçant la nuit des affiches de la dernière édition du Mondial de l’automobile ?

Nous sommes le changement qui vient

Il y a vingt ans, tout le monde pensait que le processus de civilisation était dirigé par les forces de l’environnement naturel. Je pense que ce que nous sommes en train d’apprendre, c’est que la civilisation est d’abord une fabrication de l’esprit humain.

– Klaus Schmidt, Entretien avec National Geographic (juin 2011)

En 1972, le rapport Meadows démontrait l’impossibilité évidente de maintenir notre modèle de développement, fondé sur la croissance illimitée de la consommation matérielle, dans les limites écologiques étroites de notre planète. En fait, l’intérêt du rapport résidait d’abord, comme l’a souligné récemment l’un de ses principaux auteurs, dans l’étude de la dynamique de cette croissance, pour chacun des scénarios envisagés. En particulier pour le fameux scénario business as usual, le standard run du modèle, qui a depuis été confirmé avec une précision surprenante.

Le 5 juin dernier, peut-être en guise de quarantième anniversaire de la première publication du rapport Meadows, le Shift Project, « groupe de réflexion et d’action » présidé par Jean-Marc Jancovici, proposait une nouvelle vision des scénarios énergétiques, du point de vue strictement physique de la production et de la consommation des ressources. Ces scénarios, déroulant des dynamiques maintenant bien connues, soulignent l’influence directe des sources d’énergie disponibles sur le fonctionnement de l’économie-monde. Cependant, quelque chose semble y manquer, faisant naître chez le lecteur le même sentiment d’absence qu’avec son illustre prédécesseur, le rapport Meadows. On pourrait résumer cette impression par une simple question : « Et l’humain, dans tout ça ? »

Car l’être humain, sa psychologie et sa culture, est un peu la « constante cosmologique » de tous les modèles du dérèglement climatique, de la disparition de la biodiversité, de l’épuisement des ressources de la planète. C’est le terme de l’équation qui, bien que mal compris, permet à celle-ci de supporter une théorie véritablement explicative des transitions majeures dans l’histoire des civilisations et des écosystèmes avec lesquelles elles sont en interaction. La conscience humaine et ses productions, dont la civilisation fait partie, sont des processus historiques. Les découvertes archéologiques nous montrent que, loin d’être la conséquence du développement de l’agriculture puis des cités et de l’écriture, la transformation de la religion et du système de valeurs, en fut probablement la cause.

De ce fait, la conception de modèles des systèmes humains est d’une importance capitale si l’on cherche à mieux comprendre les alternatives qui se posent à nos sociétés du 21e siècle, au-delà des visions d’effondrement portées par le rapport Meadows et ses épigones. Ce champ a commencé à être labouré et il faudrait maintenant aller beaucoup plus loin et proposer des modèles opérationnels pour l’aide à la décision politique, qui permettraient d’anticiper des transitions sociales et écologiques de plus en plus rapides, à une échelle de plus en plus grande.

Les travaux des équipes du CIRAD sur la modélisation des relations entre les sociétés et leur environnement nous permettent d’imaginer ce que pourraient être de futurs processus collectifs de gestion des ressources. Le projet FuturICT, d’une durée de 10 ans, actuellement en lice pour un financement d’1 milliard d’euros par la Commission européenne, va encore plus loin : l’objectif est tout simplement la mise au point de la Living Earth Platform, afin de simuler l’ensemble des interactions entre les systèmes humains et leur environnement.

Nous sommes le changement qui vient. Il est grand temps d’en prendre conscience.

Operating systems for sustainability

The first semester of 2012 is nearly gone, and a new president has been elected in France. « The change is now. » But how to make change happen using only the tools we have at our disposal? What are the operating systems we could currently use for running our much-needed sustainability software? In fact, many industrial processes and organizations will have to be completely redefined in order to meet the coming harsh environment and energy challenges. But this deep change could be made possible by leveraging resources already existing in companies. How? Here are a few ideas.

By taking into account, through better data analytics, environmental aspects that were previously ignored, companies will be able to estimate more accurately the external costs and benefits of day-to-day operations. These detailed models will rely on dynamic and distributed information provided by third-parties, thus requiring information infrastructures to cross companies’ borders and reach out to other organizations, at a local and global scale, making web-oriented architecture a de facto standard for enterprise applications. In return, this inter-organizational data sharing will foster more sustainable, thus more resilient business ecosystems, able to manage their operations more efficiently, in spite of recurring crises during a transition period of several decades.

The change is now? This promise could become real faster than we think if we start turning existing information technology and resources, in and outside companies, into operating systems for sustainability, therefore providing solid ground for developing next-generation businesses that make everybody better off: their customers, their employees and shareholders, the societies and ecosystems we are living in. The change is now!

(Adaptation française de cet article publiée sur GreenIT.fr.)

Une édition responsable ?

Fin mars a eu lieu sur l’île de Sumatra une offensive sans précédent contre l’une des dernières forêts primaires de la planète. Les cadavres calcinés de centaines d’orangs-outans, derniers représentants d’une espèce cousine qui ne comporte plus que quelques milliers d’individus, ont été signalés par les représentants des ONG sur le terrain. Les causes de cette tragédie sont, comme toujours, l’appât du gain d’un côté, et l’indifférence de l’autre. Tout d’abord, vendre le bois de la forêt pour le transformer en mouchoirs jetables, en cartons d’emballage, en livres, en meubles de jardin, puis remplacer la forêt par des plantations de palmier à huile, ingrédient-ersatz du savon Dove d’Unilever, de la pâte à tartiner Nutella de Ferrero et de très nombreux produits de supermarché. Enfin, contempler le désastre, lorsque, après quelques décennies, ces pratiques agro-industrielles auront érodé les sols fragiles, gorgé les nappes phréatiques de pesticides, transformant une région autrefois verdoyante en désert stérile.

Cependant, certains ne baissent pas les bras et ont décidé de mettre les entreprises devant leurs responsabilités. L’opération réussie de Greenpeace contre Nestlé et Sinas Mar, son fournisseur d’huile de palme indonésien, démarrée brutalement avec une vidéo extrêmement efficace, est encore dans toutes les mémoires. Greenpeace s’attaque maintenant au secteur très lucratif du bois et de ses dérivés : une à une, les multinationales consommatrices d’emballages (Kraft, Adidas, Danone, etc.) finissent par comprendre où se trouve leur intérêt… Mais, étrangement, un secteur semble résister à cette lame de fond : celui de l’édition. Ainsi, dans un document concis et fort instructif, l’on apprend que le groupe La Martinière, notre champion national du beau livre bien-pensant (La Terre vue du ciel, Yann Arthus-Bertrand, 1999) fait partie des coupables. Soyons justes : il n’est pas le seul. Les éditeurs anglo-saxons, sont, eux aussi, très bien représentés.

Ainsi donc, le petit monde de l’édition, bien au chaud dans l’atmosphère intellectuelle de ses cafés, de Saint-Germain-des-Près ou d’ailleurs, ne semble pas être tout à fait conscient de sa contribution majeure à la crise écologique mondiale. En cette fin de semaine, marquée en France par un rendez-vous démocratique d’importance, restons optimistes et lançons un appel à tous ceux chez qui l’envie de changer les choses est chevillée au corps : tirez donc la sonnette de tous ces grands éditeurs et demandez-leur des comptes ! S’ensuivront, n’en doutez pas, d’intéressantes discussions de haute volée sur l’impératif catégorique kantien.

Mœbius, passeur de rêves

Ce samedi 10 mars, Jean Giraud, alias Gir, alias Mœbius, nous a quitté. Je me souviens avoir découvert son œuvre foisonnante au milieu des années 1990 dans la collection personnelle d’un ami, artiste peintre, qui conservait comme un trésor l’ensemble des numéros de Métal hurlant, la mythique revue de bandes dessinées des années 1970. Depuis cette date, les images de Mœbius n’ont cessé de me fasciner.

Rêver, rêver sans cesse, puis, à la manière d’un voyageur toujours prêt à faire don des trouvailles ramassées au cours de ses errances, transmettre à ceux que l’on rencontre l’envie de rêver à leur tour. Toute sa vie, Mœbius fut un passeur de rêves, qui, par la magie de son trait toujours réinventé, faisait ressentir à chacun un peu du mystère de notre condition humaine.

Notre époque a plus que jamais besoin de rêveurs, d’êtres humains qui, par la pureté de leur engagement, osent réinventer l’avenir, imaginer des recommencements, dans la joie enfantine de l’attente d’une heureuse surprise, d’une métamorphose.

Merci Monsieur Giraud de nous avoir rappelé inlassablement la nécessaire beauté des rêves.

E.T., A.I., W.H. et les autres…

War Horse, le dernier film de Steven Spielberg, vient peut-être de rejoindre E.T. the Extra-Terrestrial et A.I. Artificial Intelligence, au panthéon des films les plus personnels du réalisateur, ceux dans lesquels il s’autorise à dépeindre de la manière la plus évidente qui soit sa vision intime du monde.

Chacun de ces films est le portrait vivant d’un être singulier, extraordinaire, égaré dans un univers hostile, aux lois duquel il est radicalement étranger. Tout au long de chaque récit, à la manière d’un catalyseur qui agit sur ceux qui l’approchent, cet être singulier va révéler aux habitants de ces pays perdus les ressources d’amour infinies qu’ils portent en eux, et, ce faisant, il va les sauver à eux-mêmes. Voilà donc les héros de Spielberg qui réparent, comme malgré eux, le monde : des voyageurs venus du temps de l’enfance, des innocents constitutifs, des victimes des mécaniques absurdes et mortifères dont les êtres humains adultes semblent être toujours les gardiens.

« Vous qui entrez ici, perdez toute espérance », nous dit Dante, « mais restez ouverts à la rencontre, car celle-ci changera peut-être votre vie », nous rappelle Spielberg. Joey, le cheval auquel on refuse de donner un nom sur le champ de bataille – « pourquoi nommer ce que l’on va perdre ? » demande l’officier au soldat qui s’est spontanément attaché au bel animal qu’il vient de trouver –, Joey décide, à bout de forces, de prendre le risque de courir libre sous la mitraille, passant d’un camp à l’autre, puis trouvant dans le no man’s land le seul espace où il lui soit encore permis d’exister.

Dans sa chute, ce météore éblouit les hommes casqués qui le voient passer. Ils ne peuvent y croire tout d’abord, mais finissent par céder à un émerveillement enfantin, et, oubliant leurs rivalités factices, décident à leur tour de le rejoindre. Au milieu du déchaînement des feux d’un enfer industriel qui préfigure tous ceux de l’avenir, des êtres humains répondent à l’appel d’un amour sauvage qu’ils ne comprennent pas. Voilà où résonne le cœur palpitant de War Horse.

From software bloat to world resource crisis

Soon her eye fell on a little glass box that was lying under the table: she opened it, and found in it a very small cake, on which the words “EAT ME” were beautifully marked in currants. “Well, I’ll eat it,” said Alice, “and if it makes me grow larger, I can reach the key; and if it makes me grow smaller, I can creep under the door: so either way I’ll get into the garden, and I don’t care which happens!”

– Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland (1865)

As Alice, we wonder everyday whether or not each of our decisions will have any impact on the world. Especially, when they look so insignificant! We go to a little wonder shop around the corner, and buy shiny e-cakes that all ask to be devoured immediately… Unfortunately, as Alice soon learns during her adventures in Wonderland, there are always consequences to careless choices.

In a recent comment, following a great post on software life-cycle analysis, Olivier Philippot made four key observations that could help us better understand the consequences of our choices in the software industry. Here is my take on them:

  1. The ever-growing needs in computer resources of new versions of software products is the main cause of the accelerated obsolescence of computer hardware, leading to an exponential increase in the quantity of toxic e-waste.
  2. Therefore, it should be sufficient to progressively reduce the resource needs of new versions of software products to extend the effective lifespan of computer hardware.
  3. Software publishers know how to reduce the resource needs of their software products: first, they avoid piling up unnecessary software layers on top of one another, and second, they compile their code.
  4. However, many software publishers generally do not do it because developing quality software products makes less money than shipping poorly designed, hastily developed, resources-hungry bloatware. Of course, the benefit they make is a hidden cost for their customers, and hereafter the general public.

Let’s take an example: the PDF reader you use everyday. While delivering nearly the same user experience for twenty years, each new version of the well-known Adobe Reader becomes heavier on resources, whether Sumatra PDF, the brainchild of a small team of free software developers, is nearly achieving the features coverage of its illustrious competitor, but with a tiny footprint. Corporate responsibility, anyone?

Could it be possible to draw a path from this mundane software bloat problem to the world resource crisis? Among the many mottoes that make the Agile programmer‘s ethos, the YAGNI principle – « You ain’t gonna need it! » –  is maybe the most radical because it clearly states that bloat, this hallmark of our consumption society, which has been driving product design, technology, decision-making and society as a whole, for nearly a century, is suddenly threatening everything.

Maybe the time has come to drop our unnecessary weights, renounce our quantity-obsessed demeanour, and instead focus on simple, meaningful stuff that matters the most?

Maybe the time has come for light things, that respect us and the world we live in.

2012, with hope

2011 could one day be considered as the trigger of an historical strain on the very fabric of our civilisation. And 2012 could give us the first evidences of this change. When these evidences will accumulate over this decade, denial will no longer be an option.

Let’s welcome 2012 with hope. Let’s always bet on intelligence: with the right tools and a desire to build, we will create amazing things. Let’s get inspired by cosmic feelings and rejoice: life on Earth is worth celebrating! Let’s open our brains and our hearts till they encompass its grandeur.

We carry our responsibility as a newborn child, in our arms. Even those who refuse to face this fact have kids who are active on the Internet. Love will win them all.

Le Grand Paris, en majuscules d’autrefois

Janvier 2011, c’était hier. Sur la photo, on sourit en se donnant l’accolade. On vient de se mettre d’accord pour dépenser (emprunter ?) 20,5 milliards d’euros afin de construire, d’ici 2025, les 150 kilomètres du « métro automatique Grand Paris Express [qui] permettra aux habitants de proche banlieue de se rendre dans les villes voisines sans avoir à faire un détour par Paris ».

Ah, le « Grand Paris »… Poursuivre l’achèvement du grand œuvre ancestral, l’accroissement des cernes du chêne royal, le déroulement de la spirale révolutionnaire conquérante… Dans l’évidence d’un après-midi tranquille, à l’abri d’un palais de la République, sous le regard sourcilleux de savants qui se soucient ouvertement de « comment raconter une vision du futur pour qu’elle puisse devenir quelque chose de partagé et approprié par la plupart des sujets impliqués ». Le progrès est entre de bonnes mains.

Toute cette grandiloquence suscite pourtant un sentiment de déjà-vu, évoque un air d’autrefois, charrie des effluves de trou des Halles et de Boulevard périphérique… Les porteurs de ce nouveau projet s’en souviennent, eux : ils avaient vingt ans pendant ces chantiers emblématiques des Trente Glorieuses, qui, déjà, voyaient l’avenir en majuscules. Y ont-ils cru, alors ?

Étonnant début de 21e siècle ! On continue toujours à y décider en refusant de prendre en compte la rupture majeure qui se déroule sous nos yeux : l’avènement des technologies de l’information, le déploiement du réseau Internet, la mise à disposition de tous d’une pléthore d’outils intelligents. Et l’on feint toujours d’ignorer que cela entraîne déjà un bouleversement radical dans l’organisation du travail : désormais mobile, à distance, dans des lieux partagés, devenant à la fois plus collaboratif et plus individualisé.

Posons la question à nos « Grands Parisiens » : ont-ils vraiment rêvé de se déplacer en silence autour de la Capitale, comme des Indiens prisonniers d’une réserve sans commencement ni fin ? Se pourrait-il que le vœu secret de ces Français, otages du centralisme, ne soit pas d’essayer de survivre dans une mégalopole tentaculaire, mais plutôt de renouer avec un art de vivre oublié, dans des villes et des villages à échelle humaine, tout en restant connectés au monde ? Apparemment, de tout cela, nos signataires d’accords gouvernementaux n’en ont cure.

Nos plus proches voisins, en Belgique et aux Pays-Bas, ont décidé, eux, de vivre avec leur temps, et ils développent en ce moment même, à moindre coût, des infrastructures légères permettant à de nouvelles formes d’organisation de s’épanouir. Restons optimistes : les choses commencent aussi à bouger modestement, en France. Mais pas partout. Étrangement, comme pris de torpeur ancienne, on continue, au sommet de nos pyramides, à y rêver de pouvoir centralisé, de réseaux de transport concentriques, et d’aéroports… Les années 1960 ne finiront-elles donc jamais ?