Changer de modèle, coopérer avec la nature

Sans surprise, la 21e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21), qui s’est tenue à Paris en décembre 2015, a de nouveau mis en scène le récit rédempteur de la guerre contre le carbone. Oui, nous dit-on, le salut viendra d’une éradication des combustibles fossiles, véritables « ennemis du climat et de l’humanité ».  Las, pour certains experts, peut-être plus lucides ou plus pessimistes que les autres, cet objectif demeure le rêve éveillé de quelques-uns, et n’a que peu de chance de correspondre à la réalité. S’ils ont raison, même les déjà catastrophiques +2°C de réchauffement planétaire, décrits par le GIEC comme le seuil de sécurité de la dernière chance pour la civilisation, seraient alors vraisemblablement franchis au cours du siècle.

Une fois le rideau de la conférence tombé, le grand théâtre politique continue dans les coulisses, imperturbable : le mirage d’une transition énergétique qui s’opérerait sans transformer au passage en profondeur les modes de vie, l’illusion d’un avenir de toute-puissance rendu possible grâce à des « technothaumaturgies » improbables comme la surgénération ou la fusion nucléaires, continuent à figurer dans les stratégies officieuses des gouvernements des pays les plus riches. Pourtant, dans les faits, nous n’arrivons pas à dérouler d’autre scénario que le fatal business as usual, et nous faisons nôtre l’idée que, finalement, il vaut mieux  s’adapter à la catastrophe que lui faire face. La pensée technicienne et industrielle du 19e siècle, toujours bien vivante, semble avoir perdu la raison… Vraiment ?

Les mailles d’un filet psychologique

Nous sommes en réalité pris dans les mailles d’un filet psychologique et culturel qui nous empêche de questionner des présupposés,  désormais invisibles aux yeux les plus exercés. Prenons la classique présentation du développement durable comme un équilibre entre les contraintes économiques,  sociales et environnementales. Ce modèle dit « des trois piliers » semble séduisant et consensuel, mais c’est en réalité une fiction, car ces trois contraintes sont étroitement liées : l’économie est contrainte par la société, qui elle-même est contrainte par l’environnement. Un équilibre est impossible à atteindre dans une telle hiérarchie de contraintes, sauf bien sûr à considérer, avec l’idéologie libérale, que l’économie doit s’extraire de sa dépendance à la société, et avec l’idéologie techno-industrielle, que la société doit s’extraire de sa dépendance à l’environnement. Voici donc le programme politique jamais clairement explicité, et pourtant bien présent dans la conception conventionnelle du développement durable. Soudain, tout devient plus clair.

En effet, depuis ses origines au 18e siècle en Europe, le système techno-industriel n’a eu de cesse de détacher l’être humain de ses symbioses ancestrales, en proclamant leur dépassement définitif, comme dans le cas du cheval et de l’automobile. On pourrait donc dire qu’à la Grande transformation maintenant presque achevée, visant à remplacer les ressources sociales par le marché (c’est-à-dire à opérer la marchandisation de la société), répond la Grande substitution toujours en cours, visant à remplacer les ressources naturelles par l’industrie (c’est-à-dire à opérer l’artificialisation de la nature). Cette substitution constitue la phase ultime du processus de réquisition de la nature et des êtres humains qui en font partie, au service de la production industrielle, qui passe ainsi du statut de moyen à celui de fin dernière, au bénéfice de ceux qui tirent de cette production un profit direct. Or c’est l’activité du système techno-industriel lui-même, fortement encouragée par un système financier court-termiste, qui entraîne actuellement le dépassement des limites écologiques de la planète et menace la civilisation. Ce dépassement se traduit par une intoxication progressive des milieux et donc des êtres vivants, une perte historique de biodiversité diminuant fortement la résilience des écosystèmes, la chute drastique des effectifs des populations animales et végétales, et aboutit in fine à la dégradation des mécanismes biophysiques qui pourraient pourtant lutter efficacement contre les conséquences de ce dépassement.

La nature, notre plus puissante alliée

Que fait donc le système techno-industriel quand il est mis face à un défi comme le réchauffement climatique, qui menace son existence même ? Il poursuit sa logique implacable : pour combattre le réchauffement, il faut impérativement se débarrasser du carbone atmosphérique, pourtant fabuleuse ressource pour le monde vivant car parfaitement assimilable par la biosphère, si nous la laissions seulement se développer au maximum de ses potentialités, c’est-à-dire si nous acceptions de partager avec elle le territoire planétaire au lieu de l’en exclure progressivement. Des modèles ont prouvé la justesse de l’approche : si nous favorisions le développement des écosystèmes (océans, forêts, sols cultivés, etc.) ces alliances complexes d’espèces qui stockent le carbone atmosphérique en quantité colossales, combattre le réchauffement climatique pourrait se résumer à laisser la nature faire son patient travail. Qui d’entre nous n’a rêvé un jour de voir reverdir les déserts ? Cela pourrait pourtant se produire si nous nous en donnions les moyens, et que nous considérions enfin la nature comme notre plus puissante alliée.

De cette conclusion pleine d’espoir et d’humilité, il n’est que pourtant peu question dans les discours politiques, même si l’UICN puis la Commission européenne en ont apparemment fait un axe majeur de leur stratégie, résumé par la notion peu précise de nature-based solutions. Face aux enjeux titanesques du stockage du carbone atmosphérique, il semble bien que seule la biosphère soit capable d’opérer la restauration complète des conditions environnementales qui ont permis l’émergence de notre civilisation. Ce processus naturel, ancré dans les écosystèmes, pourrait être facilité par de nombreux outils et méthodes humaines, notamment la modification des pratiques agricoles afin de favoriser la fixation de carbone dans les sols, le développement des cultures marines en vue de pallier au manque de surfaces disponibles à terre, l’incorporation de biochar dans de nombreux produits, depuis les vêtements jusqu’aux bâtiments, etc.

De nouveaux modèles, économiques et écologiques

Et pourtant, malgré les bonnes intentions, ces approches ne se développent que très lentement, car elles reposent sur des fondations fragiles. Les tentatives de mise en place de systèmes de paiement pour les services rendus par les écosystèmes, s’appuyant en général sur des mécanismes de marché, présentent des bilans en demi-teinte. Comment pourrait-il en être autrement alors que les principes qui régissent notre économie valorisent uniquement le travail des êtres humains ? À cette aune, l’ensemble des processus biophysiques et des êtres non-humains qui composent la nature sont a-économiques, car nous ne comptabilisons leur travail nul part : ni en termes physiques, ni en termes biologiques, ni en termes écosystémiques. Et puisque la nature travaille en apparence gratuitement, elle rentre en concurrence directe avec les coûts importants du système techno-industriel, qui ne devient alors véritablement rentable pour l’investisseur que lorsqu’un acteur parvient à se débarrasser de la concurrence de la nature et à établir fermement un monopole. Ainsi, après avoir favorisé l’usage des pesticides à grande échelle et inventé des organismes génétiquement modifiés stériles, dans le but de s’arroger une large part des revenus de la production agricole, la société Monsanto, en réponse au déclin dramatique des populations d’insectes pollinisateurs, cherche à mettre au point une abeille transgénique résistante aux pesticides, promise à un marché gigantesque puisque la concurrence de la pollinisation naturelle est désormais fortement affaiblie.

Des néo-écosystèmes manufacturés, est-ce bien le monde dans lequel nous souhaitons vivre ? Il est urgent d’imaginer de nouveaux modèles, qui seraient à la fois économiques et écologiques, véritablement biomimétiques, qui permettraient d’entreprendre sans détruire. Ce nouveau paradigme économique prendrait en compte l’ensemble des relations existantes entre des acteurs qui ne seraient donc pas uniquement des êtres humains, afin de faciliter leur coopération. La métamorphose des anciens modèles, hérités du 19e siècle, fondés sur la production de biens et de services, en de nouveaux modèles fondés sur la garantie de fonctionnalités, soutiendrait évidemment une telle approche. Alors même que certains finissent par ne plus concevoir la nature autrement que d’un point de vue utilitariste, imaginons un instant les milliards de milliards d’individus non-humains peuplant la planète, tous les jours à la manœuvre dans les soutes du vaisseau spatial Terre afin de le faire fonctionner le mieux possible, tandis que les passagers humains des ponts supérieurs se querellent tout en s’acharnant à retirer un à un les rivets de la coque… Ne serait-il pas temps de coopérer avec ces myriades d’autres, tout en nous demandant à quoi pourrions-nous être utiles, à notre tour ?

(Article publié sur WithoutModel.com.)

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Plongés ensemble dans l’ombre et la lumière

« Nous parlions tout à l’heure du mythe et j’essayais de vous dire ce que c’est que le mythe pour un ethnologue. Mais si vous aviez posé la question à un de ces Indiens, ou en général à n’importe quel Indien des deux Amériques, parce que là il y a une étrange unanimité, et si vous lui aviez demandé : qu’est-ce que c’est qu’un mythe ? Il vous aurait répondu : c’est une histoire qui se passe à une époque où les animaux et les hommes n’étaient pas réellement distincts, et où ils pouvaient passer indifféremment de la forme humaine à la forme animale. Ce qui me semble d’une vérité, je dirais, presque tragique, parce que s’il y a quelque chose de tragique dans la condition humaine, c’est bien cette coexistence que nous menons à côté d’autres êtres, qui sont vivants comme nous, et avec lesquels nous ne pouvons pas communiquer. Et l’âge du mythe, c’est celui justement où c’était possible. »

Claude Lévi-Strauss
(extrait de l’entretien avec Bernard Pivot du 4 mai 1984)

Ombre : l’avenir de notre solitude

Un jour, peut-être lointain, les êtres humains auront cessé de se battre, mais leurs cris de joie résonneront alors dans un silence hanté par les murmures de voix qui se sont tues. Et l’inconnu mystérieux des étoiles, toujours inaccessible, demeurera comme un possible mélancolique. Pour la première fois, l’humanité se sentira condamnée, pour un temps indéterminé, à vivre en exil sur une planète devenue prison.

Notre présent marque la fin d’une ère. Il y a soixante-cinq millions d’années, les dinosaures, jusqu’alors seigneurs indisputés, quittèrent la scène du monde, entraînant dans leur chute des écosystèmes entiers, laissant la place à de minuscules rongeurs, qui avaient jusque-là prospéré dans leur ombre. Et la transition fut si brutale que les géologues décidèrent de la prendre pour témoin de l’entrée dans une nouvelle ère, le tertiaire, âge des mammifères. Cette ère verrait l’apparition de l’espèce humaine. Aujourd’hui, comme répondant en écho au lointain grondement de la fin des dinosaures, c’est au tour des grands mammifères de disparaître, nous laissant seuls face à nous-mêmes.

Chaque jour, des informations nouvelles confirment l’ampleur d’un désastre qui a sans doute commencé il y a plusieurs millénaires, lorsque l’être humain devint capable de modifier son environnement, puis est allé en s’accélérant, et qui atteindra probablement dans le siècle présent son point d’achèvement. Dans le cas de nos plus proches cousins, les grands singes, il n’est pas nécessaire d’être pessimiste pour affirmer que le dernier acte de la pièce se joue sous nos yeux. Gorilles, orangs-outans, chimpanzés sont menacés d’extinction où qu’ils se trouvent, et nous sommes sans doute la dernière génération à les avoir vus vivre dans leur milieu naturel. Il en sera bientôt de même pour la plupart des grands mammifères sauvages : ours, éléphants, tigres, qui ont peuplé nos songes et participé à nos jeux d’enfants.

Ne nous y trompons pas : si la liste des espèces menacées est plus longue dans ce qu’il est convenu d’appeler les pays en voie de développement, ce n’est pas parce qu’ils ont toujours été les uniques lieux sauvages de la planète. Non, c’est parce que dans la plupart des pays dits développés, les extinctions ont eu lieu il y a déjà plusieurs siècles. Il s’agissait, dans certains cas, d’une extermination délibérée de populations animales entières. Cela nous donne une idée assez précise de ce qui arrivera demain à celles qui ont survécu.

La dégradation de l’environnement progressant de nos jours à un rythme seulement légèrement inférieur à celui de la croissance économique, il n’y a aucune raison pour que cela s’arrête. Même les parcs naturels luttent désormais pour leur survie. Écosystèmes vestiges fragilisés, leurs populations animales sont souvent trop isolées pour être viables sur le long terme.

Ils vont se taire. Ils seront écrasés dans l’indifférence, pour avoir confondu leur route avec la nôtre ; ils mourront, leur corps rongés par les cancers, pour avoir tenté de se nourrir de nos ordures. Les plus chanceux auront le privilège de la survie dans les cages des zoos ou des laboratoires. Ils vont se taire, avant même que nous ne les ayons écoutés.

Entourés de machines, nous vivrons dans nos rêves. Malgré le labourage incessant du champ de nos consciences par les spectacles d’une réalité d’artifice, des lambeaux de vie d’avant, habités de fantômes, continueront à faire irruption, incontrôlables. Et pendant de rares instants, au plus profond des nuits, nos visages s’animeront de joie ou de tristesse.

Cette disparition sans retour marquera une date dans l’histoire de la conscience humaine. Les animaux-symboles, témoins de l’émergence de l’humanité, supports involontaires de son imaginaire, objets de ses premières interrogations sur elle-même et sur le monde, sujets de ses premiers chefs-d’œuvre sur les parois des cavernes, il y a plus de trente mille ans, ces animaux auront bientôt définitivement cessé de vivre libres à la surface de la Terre. A cette vue, les myriades d’étoiles scintillantes, éparpillées dans la nuit froide du cosmos, resteront muettes. Ce jour-là, les êtres humains découvriront pour la première fois l’avenir de leur solitude.

Que reste-t-il à faire avant l’irrémédiable ? Contempler la défaite de ceux à qui nous avons refusé le droit d’exister ? Se contenter de construire d’improbables et dérisoires arches de Noé, cruels reflets de nos propres négligences ? Se bercer d’illusions sur notre pouvoir de ramener à nous les morts d’entre les morts ? Non, ce qui fut et puis s’en est allé, ne sera jamais plus. Trop occupés à échapper aux pièges de notre propre folie, nous oublions souvent qu’il est parfois trop tard.

Où sera maintenant l’autre, le sauvage, celui qui me regarde sans que je sache pourquoi ? Les êtres humains auront vaincu, mais après tant de siècles de guerre, il ne leur restera que le silence, animé seulement du fracas de la mer.

Lumière : la République des vivants

Un changement d’ampleur du climat terrestre est en cours. Causé par l’utilisation des énergies fossiles, par la déforestation et l’élevage intensif, il menace la vie de millions d’êtres humains. Les responsables politiques, conscients du problème, s’en inquiètent. Ils se rassemblent à grands frais dans de vastes hémicycles, tergiversent, et concluent que, finalement, il n’est vraiment pas possible de se mettre d’accord : la décision attendra bien un peu. D’autres populations, non humaines cette fois-ci, sont elles aussi mises en danger. Mais, comme à leur habitude, elles se taisent. A-t-on cherché à connaître l’avis de celles qui, pourtant, nous aident chaque jour, sans jamais rien exiger en retour ?

Face à la crise écologique sans précédent que traverse la biosphère, discussions au sommet ou rapports d’experts se heurtent à la vieille pensée géostratégique, et aux luttes de pouvoir des groupes humains rivaux. Et les démocraties libérales ne sont pas moins incapables que les dictatures militaires d’indiquer un cap, une méthode pour sortir de l’impasse. Qui peut s’arroger le droit de tenir le gouvernail du vaisseau-monde en perdition ? Une assemblée des états-nations ? Elle est déjà en place et ne fonctionne guère. Non, la vraie question serait plutôt : comment pouvons-nous décider sans tenir compte de l’intérêt de tous les êtres vivants, qui dépendent profondément les uns des autres pour leur survie commune ? Force est de constater que nous ne disposons même pas des lois qui nous permettraient de gouverner en bonne intelligence notre propre maison.

Depuis peu de temps, un siècle à peine, le monarchisme humain règne sans partage. Les sciences et les techniques lui confèrent un pouvoir sur la Nature sans aucun équivalent historique. Bien que des voix s’élèvent pour réclamer plus de précaution dans les applications de nos découvertes, plus d’empathie dans nos relations avec le monde vivant, peu se soucient vraiment de la chose commune, cette planète-berceau vécue comme un donné immuable. Considérés seulement comme sujets, esclaves ou ennemis, les autres êtres vivants, pour ceux qui sont encore sauvages, se cachent dans l’ombre, fuient à notre approche, se terrent au plus profond des rares déserts qui leur restent. Attendons-nous qu’ils apprennent un jour nos langues pour écouter ce qu’ils nous disent ?

Erigée sur les ruines d’un régime absolutiste et décadent, resté sourd à la rumeur qui montait de toutes parts, la République française naissante avait cherché à offrir à chacun le moyen de faire entendre sa voix, principe fondateur d’une décision collective. Ne sommes-nous pas aujourd’hui confrontés à un enjeu politique de la même ampleur ? En effet, la République des vivants, à inventer, doit être un système de gouvernement capable d’articuler les intérêts de l’ensemble des citoyens, humains et non humains, de l’état-monde nommé Planète-Terre. « Vaste programme ! », diront les uns. « Dangereuse utopie ! », crieront les autres.

Et pourtant, au-delà de la Nature-objet, res nullius dont nous avons la maîtrise, et dont le prix au marché des esclaves s’évalue en fonction des « services environnementaux » qu’elle peut rendre, au-delà des éthiques non anthropocentrées, certes louables, mais qui prônent uniquement un respect a minima, désincarné, et finalement sans effet, il est sûrement une place pour une Nature partie prenante du jeu politique, et qui s’exprimerait, à la manière d’un être mythique d’une société primitive, par la voix des êtres humains eux-mêmes.

Tout ceci pourrait sembler chimérique, pour qui contemple l’avenir lointain depuis notre époque confuse. Mais comment se rapprocher de l’esprit des lois qui régiraient la République des vivants ? Peut-être en dépassant le cadre classique de la gouvernance humaine des territoires, en instaurant de nouveaux principes de décision, contradictoires au sens juridique du terme, confrontant les représentants des parties qui composent la réalité. Ces principes auraient pour finalité la recherche du juste milieu entre les intérêts des populations humaines et ceux des populations non humaines, habitantes des mêmes territoires, qu’elles doivent partager, inévitablement, en interdépendance.

Ce jour-là, une nouvelle forme de démocratie commencerait à se déployer à l’échelle planétaire, finalement représentative de l’ensemble des êtres vivants, seule garante de l’intérêt collectif véritable et de l’avenir de la biosphère. Ce jour-là, comme s’éveillant pour la première fois, après un long sommeil hanté de vagues cauchemars, les êtres humains verraient se rouvrir les portes, depuis longtemps oubliées, entre les mondes.

Critique du film Home de Yann Arthus-Bertrand

Home est un film unique dans l’histoire du cinéma. Dès le départ, son réalisateur et ses producteurs ont cherché à le diffuser le plus largement possible, sur tous les supports, au mépris des règles établies. Il est donc sorti le 5 juin 2009 simultanément à la télévision, sur Internet, en DVD, et, dans certains endroits, en salles. Du jamais vu.

Home est une épopée des origines. Prenant le point de vue (la « vue du ciel ») qui a fait sa gloire, le photographe Yann Arthus-Bertrand se saisit d’une caméra et survole en hélicoptère de nombreux lieux spectaculaires de la planète. Beaucoup de paysages à couper le souffle, quelques gros plans sur des groupes humains et leurs activités souvent destructrices, un montage et un commentaire d’une pédagogie exemplaire.

Le réquisitoire est sans appel : depuis plus de deux siècles, la croissance démographique et le développement de la civilisation industrielle ont changé la donne. L’humanité a désormais sur son environnement le même impact qu’avaient eues, il y a plusieurs milliards d’années, les algues unicellulaires à l’origine de l’oxygène atmosphérique. Sous-produit de la combustion du bois, du charbon et du pétrole, le gaz carbonique s’accumule lentement, provoquant le bouleversement climatique le plus important des derniers milliers d’années. D’après tous les experts scientifiques crédibles, il est urgent d’agir.

A partir de là, Home cesse d’être un film. On l’accuse de manipuler les élections européennes. Des pamphlets surgissent ça et là, qui prédisent l’arrivée prochaine d’une dictature verte, qui commencerait déjà à s’emparer insidieusement des esprits. Les gens les plus sûrs de leur bon droit (« je n’ai jamais rien fait ») commencent à prendre peur : serions-nous tous coupables ? C’est que Yann Arthus-Bertrand n’a pas fait dans la langue de bois : tout est dit. Le grand Négatif s’est insinué dans les consciences. Comme la crise financière de l’automne 2008, Home a permis que s’exprime ouvertement la critique totale : notre système nous mène à notre perte. Ne rien changer serait criminel.

Le parti-pris radical du photographe (la « vue du ciel ») prend alors tout son sens. Incompris par une partie du public, qui ne voit pas l’intérêt d’un film où le visage humain n’aurait pas toute sa place, il choisit de montrer d’un seul coup le monde. C’est la seule façon de prendre du recul, au sens propre, et d’étudier le phénomène tel qu’il se déploie à l’échelle du globe. La Terre et l’humanité sous un gigantesque microscope : il fallait y penser.

A partir de là, tout est vu sous un jour nouveau : la démesure ridicule des cités modernes, le gigantisme avide des mines et des usines, le contrôle mortifère de l’agriculture industrielle. Tout concourt à montrer en grand ce que chacun devrait pourtant savoir. Faisons un exercice de pensée : on vous présente chaque seconde la photo d’un être humain. Combien d’années sans sommeil vous faudra-t-il pour voir l’ensemble des habitants de la planète ? Plus de deux siècles. Loin de l’aveuglement habituel, voilà ce qui s’appelle prendre la vraie mesure des choses.

Cependant, à la fin du film, le malaise surgit. On sait que tout est minutieusement documenté, mais le raisonnement dérape. D’après ce qui est dit, il nous reste dix ans pour prendre enfin des mesures contre la crise climatique qui nous menace. C’est peu, mais on aime les défis. Pour illustrer le propos sans appel, on nous montre des champs d’éoliennes à perte de vue, trois vaches dans un pré, un nouveau type de centrale à charbon. C’est peu, et on ne comprend plus. Yann Arthus-Bertrand est pris au piège. Comme les grands réalisateurs hollywoodiens signant des fins heureuses sur ordre, et finalement sans trop y croire, on sent que le financeur de Home (le groupe PPR) a dû intervenir. Il ne faudrait tout de même pas casser la baraque. « Dans quelques mois, pensez à nous pour vos achats de Noël ! »

On touche évidemment là aux limites de l’exercice : le diagnostic est brillamment établi, mais aucun traitement sérieux n’est proposé. Et la croissance exponentielle de tout ce qui est humain, qui épuise inévitablement les ressources dans le bocal hermétiquement fermé de la biosphère terrestre ? C’est sûr, il faudra faire quelque chose. On s’en remet prudemment à la sagesse des nations.

Home suggère pourtant, peut-être même à son insu, une approche intéressante à ce problème complexe : la république des vivants. Voilà trop longtemps que le monarchisme humain règne sans partage. Il est temps de s’écouter les uns les autres et de s’occuper de la chose commune : comment décider autrement qu’en tenant compte de l’intérêt de tous, humains et non-humains ? Est-ce trop demander à l’humanité actuelle ? Sans doute. Il s’agit ni plus ni moins d’un changement complet dans la culture, les modes de vie, les valeurs de la plupart des civilisations. C’est sûrement là que se trouve le vrai défi, et non pas dans la course technologique salvatrice, qui n’est qu’une fuite en avant de plus. Tout cela, et on comprend pourquoi, Home le passe sous silence. Néanmoins, comme le film le rappelle avec justesse, il est désormais trop tard pour être pessimiste.