Connaissez- vous la taxe Meadows ?

Comme un couple de super-héros surgi du fond des années 1970, Donella et Dennis Meadows avaient tout prévu : les problèmes et leurs solutions. Qui n’a pas lu The Limits to Growth, reparu récemment en français sous le titre Les limites à la croissance (dans un monde fini), a raté l’occasion de faire un voyage aller-retour dans le temps : les prévisions sur la croissance mondiale des années 2010, effectuées à la fin des années 1960 par ces deux chercheurs du MIT, dans le cadre du Club de Rome, se révèlent, malheureusement pour nous, d’une précision surprenante. Si vous ne le saviez pas déjà, rappelons brièvement que, d’après le scénario business as usual du modèle Meadows, nous allons bientôt heurter à grande vitesse un mur plutôt très dur (à brève échéance, dans moins de deux décennies).

Cependant, et heureusement pour nous, les Meadows ne sont pas uniquement des oiseaux de mauvais augure. Ils ont aussi des super-pouvoirs. Par exemple, celui de nous expliquer comment se débarrasser de la production de nos déchets toxiques et de nos autres vilaines habitudes, comme la programmation de l’obsolescence. (Rappelons que nous avons pris ces mauvaises habitudes afin de « favoriser le retour de la croissance » et de permettre aux hommes politiques de faire de grands sourires au journal de vingt heures, à la veille d’une élection importante.)

Écoutons donc Jorgen Randers, co-auteur des Meadows : « Une proposition est faite : elle consiste à introduire une taxe sur les produits, taxe proportionnelle au ratio de déchets dans le produit divisée par la durée de vie du produit. La durée de vie (re)deviendrait ainsi un critère fondamental, ce qui inciterait les fabricants à utiliser tous les moyens possibles pour optimiser ce ratio : une meilleure conception générale, des produits facilement réutilisables, réparables et/ou recyclables. »

Retenez donc bien cette équation (∝ signifie proportionnel à) :

Taxe_Meadows_p ∝ Quantité_déchets_p / Durée_vie_p

Et si, un jour, vous participez par mégarde à un débat de second tour d’une élection présidentielle, posez la question à votre adversaire : « Vous prétendez rétablir l’équilibre des finances publiques tout en conduisant le pays sur la voie d’un développement harmonieux, qu’attendez-vous donc pour mettre en place une mesure simple et d’effet immédiat ? Connaissez-vous la taxe Meadows ? » Effet garanti !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

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Nous sommes le changement qui vient

Il y a vingt ans, tout le monde pensait que le processus de civilisation était dirigé par les forces de l’environnement naturel. Je pense que ce que nous sommes en train d’apprendre, c’est que la civilisation est d’abord une fabrication de l’esprit humain.

– Klaus Schmidt, Entretien avec National Geographic (juin 2011)

En 1972, le rapport Meadows démontrait l’impossibilité évidente de maintenir notre modèle de développement, fondé sur la croissance illimitée de la consommation matérielle, dans les limites écologiques étroites de notre planète. En fait, l’intérêt du rapport résidait d’abord, comme l’a souligné récemment l’un de ses principaux auteurs, dans l’étude de la dynamique de cette croissance, pour chacun des scénarios envisagés. En particulier pour le fameux scénario business as usual, le standard run du modèle, qui a depuis été confirmé avec une précision surprenante.

Le 5 juin dernier, peut-être en guise de quarantième anniversaire de la première publication du rapport Meadows, le Shift Project, « groupe de réflexion et d’action » présidé par Jean-Marc Jancovici, proposait une nouvelle vision des scénarios énergétiques, du point de vue strictement physique de la production et de la consommation des ressources. Ces scénarios, déroulant des dynamiques maintenant bien connues, soulignent l’influence directe des sources d’énergie disponibles sur le fonctionnement de l’économie-monde. Cependant, quelque chose semble y manquer, faisant naître chez le lecteur le même sentiment d’absence qu’avec son illustre prédécesseur, le rapport Meadows. On pourrait résumer cette impression par une simple question : « Et l’humain, dans tout ça ? »

Car l’être humain, sa psychologie et sa culture, est un peu la « constante cosmologique » de tous les modèles du dérèglement climatique, de la disparition de la biodiversité, de l’épuisement des ressources de la planète. C’est le terme de l’équation qui, bien que mal compris, permet à celle-ci de supporter une théorie véritablement explicative des transitions majeures dans l’histoire des civilisations et des écosystèmes avec lesquelles elles sont en interaction. La conscience humaine et ses productions, dont la civilisation fait partie, sont des processus historiques. Les découvertes archéologiques nous montrent que, loin d’être la conséquence du développement de l’agriculture puis des cités et de l’écriture, la transformation de la religion et du système de valeurs, en fut probablement la cause.

De ce fait, la conception de modèles des systèmes humains est d’une importance capitale si l’on cherche à mieux comprendre les alternatives qui se posent à nos sociétés du 21e siècle, au-delà des visions d’effondrement portées par le rapport Meadows et ses épigones. Ce champ a commencé à être labouré et il faudrait maintenant aller beaucoup plus loin et proposer des modèles opérationnels pour l’aide à la décision politique, qui permettraient d’anticiper des transitions sociales et écologiques de plus en plus rapides, à une échelle de plus en plus grande.

Les travaux des équipes du CIRAD sur la modélisation des relations entre les sociétés et leur environnement nous permettent d’imaginer ce que pourraient être de futurs processus collectifs de gestion des ressources. Le projet FuturICT, d’une durée de 10 ans, actuellement en lice pour un financement d’1 milliard d’euros par la Commission européenne, va encore plus loin : l’objectif est tout simplement la mise au point de la Living Earth Platform, afin de simuler l’ensemble des interactions entre les systèmes humains et leur environnement.

Nous sommes le changement qui vient. Il est grand temps d’en prendre conscience.