Obsolescence déprogrammée – L’histoire de Marc J.

Dans la lignée du précédent billet de notre série sur les acteurs de la transition, nous revisitons de nouveau le thème de l’obsolescence programmée des équipements électroniques, en nous intéressant cette fois-ci aux défaillances causées par les logiciels.

Marc travaille depuis de nombreuses années dans le service informatique d’un établissement d’enseignement supérieur. C’est qu’il en a vu passer, des ordinateurs ! Et il n’y a encore pas si longtemps, arrivés « en fin de vie », ils étaient jetés en vrac avec toutes sortes d’objets, dans une grande benne à destination « du ferrailleur », métaux lourds compris, bien sûr ! Tout disparaissait comme par magie mais aboutissait en réalité dans des circuits de recyclage douteux, dont les résidus toxiques finissaient par suinter dans une nappe phréatique, ou s’accumuler dans les poumons de dépeceurs anonymes en Inde, en Chine, ou ailleurs…

En 2003, arrive la directive européenne relative à la gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), transposée en droit français en 2005, et qui oblige les constructeurs à récupérer sans condition les matériels mis sur le marché à partir du mois d’août de cette année-là. Cet instrument juridique permet à Marc, avec une forte dose de pédagogie, de faire bouger un peu les choses en interne. Las, les offres proposées par les associations d’insertion professionnelle par le recyclage ne sont pas retenues (elles ont un coût, modeste, donc « insupportable », c’est bien connu). La solution est trouvée par la direction de l’établissement : c’est une nouvelle benne, mais cette fois-ci « spécialisée », que l’opérateur généraliste de collecte des déchets dépose sur le site. La destination finale des déchets change-t-elle vraiment ? Mystère. Pour Marc, cependant, les choses ne changent pas tant que cela…

« À mon sens, l’aberration persistait car il s’agissait toujours de jeter des machines en état matériel de fonctionner, mais devenues lentes au fur et à mesure des mises à jour du système d’exploitation et des logiciels applicatifs. J’ai donc voulu comprendre pourquoi les machines ralentissaient. Et pourquoi il fallait accepter que, tout en restant sur le même système Windows XP de Microsoft, le travail perdait autant en productivité au bout de quelques années. Après divers essais, j’en ai conclu que le logiciel antivirus était un point déterminant dans ce phénomène de ralentissement extrême, que je dénommais bientôt le click and wait… »

Afin d’éviter les pièges d’un système nécessitant un antivirus, Marc décide d’installer Linux sur des postes-clients considérés comme de « vieilles machines », c’est-à-dire à partir de six ans d’âge… Il s’intéresse aux distributions Linux légères, tout en définissant ses exigences : il faut que les choses restent simples, que le système soit utilisable dans un contexte de travail bureautique quotidien. Autrement dit, il faut que le système s’en sorte tout seul pour détecter et choisir la configuration appropriée pour le matériel, afin que n’importe qui puisse s’en servir. Et le vainqueur fut… Puppy Linux !

« Puppy Linux, en développement actif depuis 2003, est déroutant à plusieurs égards. C’est un système mono-utilisateur qui se présente comme une distribution où tout se charge en mémoire vive : le système d’exploitation, les applications, l’émulation du disque dur. Il permet de sauvegarder dans un fichier de session toutes les préférences, les applications installées et les fichiers créés durant la session de travail. Ce fichier de session peut être chiffré et placé où l’on veut, par exemple sur la clé USB ayant servi à démarrer l’ordinateur. On obtient ainsi un système totalement portable. Je trouve que Puppy Linux est supérieur aux autres distributions Linux portables, car il a été particulièrement optimisé pour la légèreté et la rapidité, jusque dans le choix précis du jeu d’applications qu’il propose, couvrant la plupart des domaines usuels. »

Hélas, la situation est très loin de changer dans le service informatique ! Le renouvellement systématique des machines continue, et les « vieilles » unités centrales s’accumulent… Pour accueillir ces « réfugiées » qui cognent à sa porte, Marc trouve encore de la place pour les entreposer, en attendant de trouver un emploi à ces victimes de la fuite en avant. Comble du comble, ce patient travail de sauvetage a même le don d’irriter son chef, car lui voulait dépenser tout son budget ! [Note de la rédaction : il est probable que ce genre de réflexes hiérarchiques, typiques du monde « d’avant », sera de plus en plus rare, dans l’avenir.]

Après cette plongée dans le monde de l’obsolescence dirigée par le logiciel, Marc ne s’étonne plus, désormais, qu’entre la surenchère des logiciels antivirus et tout le crapware préinstallé sur les PC destinés au grand public, les gens se plaignent très rapidement que les machines ralentissent… « Cependant, je ne crois pas du tout à une solution purement technique qui résoudrait un problème écologique sans faire appel à la participation consciente et volontaire de l’utilisateur. Bien que Puppy Linux soit une solution permettant de prolonger efficacement la vie des machines, si l’utilisateur n’entreprend pas cette démarche de lui-même, rien ne changera. » En tout cas, sa résolution est prise : à titre personnel, il n’achètera plus jamais d’ordinateur neuf !

Et de notre côté, posons-nous la question : ne serions-nous pas tous conditionnés à considérer le ralentissement de nos ordinateurs comme inéluctable ? Et face à l’indifférence pour ces montagnes de déchets électroniques, sommes-nous prêts à lâcher une meute de petits chiots turbulents ? L’essaimage réussi des ALIS, les « associations libres pour l’informatique solidaire », montre que de nombreuses voies sont possibles : ouvrons grand nos fenêtres vers de nouveaux horizons !

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

Publicités

From software bloat to world resource crisis

Soon her eye fell on a little glass box that was lying under the table: she opened it, and found in it a very small cake, on which the words “EAT ME” were beautifully marked in currants. “Well, I’ll eat it,” said Alice, “and if it makes me grow larger, I can reach the key; and if it makes me grow smaller, I can creep under the door: so either way I’ll get into the garden, and I don’t care which happens!”

– Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland (1865)

As Alice, we wonder everyday whether or not each of our decisions will have any impact on the world. Especially, when they look so insignificant! We go to a little wonder shop around the corner, and buy shiny e-cakes that all ask to be devoured immediately… Unfortunately, as Alice soon learns during her adventures in Wonderland, there are always consequences to careless choices.

In a recent comment, following a great post on software life-cycle analysis, Olivier Philippot made four key observations that could help us better understand the consequences of our choices in the software industry. Here is my take on them:

  1. The ever-growing needs in computer resources of new versions of software products is the main cause of the accelerated obsolescence of computer hardware, leading to an exponential increase in the quantity of toxic e-waste.
  2. Therefore, it should be sufficient to progressively reduce the resource needs of new versions of software products to extend the effective lifespan of computer hardware.
  3. Software publishers know how to reduce the resource needs of their software products: first, they avoid piling up unnecessary software layers on top of one another, and second, they compile their code.
  4. However, many software publishers generally do not do it because developing quality software products makes less money than shipping poorly designed, hastily developed, resources-hungry bloatware. Of course, the benefit they make is a hidden cost for their customers, and hereafter the general public.

Let’s take an example: the PDF reader you use everyday. While delivering nearly the same user experience for twenty years, each new version of the well-known Adobe Reader becomes heavier on resources, whether Sumatra PDF, the brainchild of a small team of free software developers, is nearly achieving the features coverage of its illustrious competitor, but with a tiny footprint. Corporate responsibility, anyone?

Could it be possible to draw a path from this mundane software bloat problem to the world resource crisis? Among the many mottoes that make the Agile programmer‘s ethos, the YAGNI principle – « You ain’t gonna need it! » –  is maybe the most radical because it clearly states that bloat, this hallmark of our consumption society, which has been driving product design, technology, decision-making and society as a whole, for nearly a century, is suddenly threatening everything.

Maybe the time has come to drop our unnecessary weights, renounce our quantity-obsessed demeanour, and instead focus on simple, meaningful stuff that matters the most?

Maybe the time has come for light things, that respect us and the world we live in.