Green illusions ou le défi du durable

Un livre controversé, intitulé Green illusions – the dirty secrets of clean energy and the future of environmentalism (en français : Illusions vertes – les secrets sales de l’énergie propre et l’avenir du mouvement écologiste) est paru il y a bientôt trois ans aux Presses de l’Université du Nebraska. La thèse principale de son auteur, Ozzie Zehner, universitaire californien, tient en quelques mots : aux États-Unis, malgré leurs promesses, les énergies renouvelables ne se sont pas substituées aux énergies fossiles.

Il se pourrait même qu’en construisant toujours plus de champs gigantesques de panneaux solaires et d’éoliennes, on en vienne à accélérer l’usage des énergies fossiles. Zehner fait en particulier l’observation suivante, classique pour les spécialistes de l’énergie : les pays qui subventionnent les énergies renouvelables augmentent artificiellement l’offre d’énergie, ce qui tend mécaniquement à en faire baisser le prix. En conséquence, la demande augmente, ramenant ainsi le système au point de départ : une demande élevée et une offre soi-disant insuffisante. Historiquement, on a répondu à cette demande en construisant de nouvelles centrales à charbon, pas en les fermant.

Ce phénomène est l’équivalent, au niveau de la production, du fameux « effet rebond » au niveau de la consommation, à la suite duquel les gains énergétiques obtenus par les appareils plus économes en énergie sont annulés par le développement de leur usage. Cependant, l’effet au niveau de la production est encore plus redoutable car, au lieu d’un retour au niveau nominal comme dans le cas du rebond, il s’agit d’une amplification, à la manière d’un boomerang : plus on injecte d’énergie dans les réseaux, plus la demande augmente en retour. Et des panneaux solaires plus efficaces, des éoliennes plus imposantes et des biocarburants de meilleure qualité, ce ne sont que des façon différentes d’augmenter l’offre d’énergie disponible, donc sa demande.

Zehner s’appuie principalement sur un article de Richard York, de l’Université d’Oregon, paru en 2012 dans le journal scientifique Nature Climate Change. Cette étude analyse cinquante années de données énergétiques sans trouver la moindre trace d’un remplacement des combustibles fossiles par l’énergie d’origine éolienne ou solaire. On pourrait faire remarquer que le raisonnement ne tient pas, car la production de ces énergies renouvelables commence tout juste à décoller, mais la remarque vaut également pour l’énergie électrique d’origine nucléaire, dont le développement depuis plusieurs décennies semble peu ou pas affecter le développement de l’énergie électrique d’origine fossile. York ne prétend pas qu’en principe un tel remplacement d’une source d’énergie par une autre ne puisse avoir lieu, mais qu’il est intéressant de noter que, pour l’instant, il n’a pas encore eu lieu, et qu’il pourrait être illusoire de compter sur ce remplacement dans l’avenir. Les faits sont têtus : les nouvelles techniques de production d’énergie ont toujours eu tendance, par le passé, à accroître sa consommation !

Si les sociétés humaines veulent éviter cet « effet boomerang », qui aggraverait d’autant plus la crise environnementale et en particulier le réchauffement climatique, elles doivent, selon Zehner, remplir au moins cinq conditions :

  1. un faible niveau de consommation d’énergie par personne (ce niveau reste à préciser, évidemment) ;
  2. une taxe générale et progressive dans le temps sur la consommation d’énergie, accroissant ainsi l’incitation fiscale à la sobriété énergétique ;
  3. une politique ambitieuse et contraignante d’amélioration de l’efficacité énergétique des constructions et des équipements ;
  4. un code de l’urbanisme qui favorise le développement des quartiers piétonniers et cyclables, des commerces de proximité, et abandonne la monoculture de l’automobile ;
  5. une assurance maladie universelle et un respect sans faille des droits humains.

« Pas une seule de ces conditions n’est remplie par les États-Unis », fait remarquer Zehner. « En réalité, c’est dans les pays présentant une efficacité énergétique extrêmement faible, un étalement urbain généralisé, une population en croissance et des taux élevés de consommation de ressources naturelles, que le développement de la production des énergies renouvelables a l’impact négatif le plus fort, car il perpétue des modes de vie très énergivores. »

Une fois ce constat sans appel établi, quel pourrait-être le chemin à suivre ? Il nous faut d’abord admettre que ce qui nous sortira de l’ornière ne peut pas être le mode de pensée qui nous y a conduit. « En y regardant de plus près, abandonner la voiture à essence au profit de la voiture électrique s’apparente plutôt au fait de changer de marque de cigarette », remarquait malicieusement un commentateur récent. On pourrait ajouter : produire de l’énergie différemment, mais s’en servir de la même manière, s’apparente à un déni des conséquences de notre consommation excessive d’énergie, et ne sert in fine que les intérêts des marchands de systèmes de production.

Bien au contraire, c’est en modifiant nos usages individuels et collectifs de l’énergie que l’on en rendra la production durable. Dans le cas de la mobilité, c’est en remplaçant le vieux désir infantile du tout-partout-tout le temps par la recherche d’une vie pleine et apaisée, ici et maintenant, qu’on parviendra à rendre durable la matérialisation de ce concept sous la forme de dispositifs de transport de toutes tailles. De telles stratégies de long terme, qui commencent à être mises en œuvre un peu partout de par le monde, ont pour objectif d’améliorer la vie quotidienne des habitants plutôt que de vider leur portefeuille dans une fuite en avant technicienne. Ces stratégies ont donc de bonnes chances d’être populaires.

La réflexion lucide mais pessimiste d’Ozzie Zehner débouche finalement sur une conclusion enthousiasmante : en redéfinissant et en se réappropriant nos usages de l’énergie, nous sortons de notre état de consommateurs passifs, pour nous transformer en acteurs autonomes de nos vies. Une promesse de bonheur ?

(Article inspiré par l’article de Timon Singh sur Inhabitat, Controversial book claims renewable energy does not offset fossil fuel use.)

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Libre et ouvert, oui, mais pour qui ?

C’est dans la confusion entre ces deux notions, propriété commune et accès libre, que réside le drame de la tragédie des communs – un drame de la pensée. C’est également dans cette confusion que le succès de cette thèse trouve ses racines, dans la mesure où elle rejoint le prêt-à-penser néolibéral qui régnera sans partage sur les politiques de développement [à partir des années 1980].

– Robert Barbault et Jacques Weber, La vie, quelle entreprise ! (2010)

Le logiciel « libre et ouvert » fut une belle utopie, née au début de l’épopée de l’ordinateur personnel, et qui mourra probablement avec la récupération quasi-totale de ce mouvement par quelques firmes oligopolistiques, dans le courant de cette décennie. Pourquoi une vie si brève ? Probablement parce que, dès le début, un non-dit s’est glissé dans la définition de l’enjeu du mouvement par ses propres acteurs : libre et ouvert, oui, mais pour qui ?

Une tragédie en trois actes

Avant de rentrer dans l’analyse de cette question, rappelons la tragédie en trois actes qui s’est déroulée depuis 10.000 ans dans les domaines de l’agriculture, des pêcheries, et de la plupart des activités humaines dépendantes des ressources de la biosphère. Premier acte : il y a plusieurs milliers d’années, les groupes humains, chacun selon son système de représentations, mettent au point par tâtonnements successifs les modalités d’accès aux ressources dont leurs vies dépendent, puis définissent des principes de transférabilité de ces droits d’accès, et de répartition des fruits tirés de ces ressources. Deuxième acte : les millénaires passent, arrive le 19e siècle et la révolution industrielle. Ces droits et modes de gestion coutumiers paraissent désuets, il est décidé en haut lieu de « libérer les ressources » afin « d’ouvrir des marchés » au dynamisme des entrepreneurs. Troisième acte : les décennies passent, arrive la fin du 20e siècle et le début de la crise écologique. Il devient difficile d’ignorer que les idéologies du libre accès et du progrès industriel ont surtout permis la dévastation des ressources en très peu de temps, il est donc de nouveau décidé en haut lieu de « remettre de l’ordre » dans tout cela, la plupart du temps sans réglementation étatique, néolibéralisme oblige ! Il est alors fait appel à des instruments « de marché » : quotas, permis, droits que tout un chacun peut vendre et acheter à loisir. Le résultat est immédiat : les gros acteurs achètent la liberté de continuer la surexploitation des ressources, les petits acteurs disparaissent, les ressources continuent de se raréfier. Nous en sommes là.

Dans le cas du logiciel « libre et ouvert », nous en sommes également au troisième acte. Les exemples de prédation de ces ressources immatérielles par des individus et organisations sans scrupules, pullulent. L’exemple le plus ironique est peut-être celui des logiciels libres de l’infrastructure du Bitcoin dont le pillage aboutit à remplacer un système d’exploitation financière par un autre. Les prédations plus subtiles sont aussi les plus courantes. C’est alors le principe de réciprocité de l’effort qui n’est jamais respecté : le travail bénévole de quelques-uns aide la plupart des autres à s’enrichir. La liberté promise devient ainsi surtout celle d’exploiter son prochain sans contrepartie, ce qui sied finalement parfaitement à la logique des entreprises capitalistes. Face à ces abus, des tentatives de rétro-pédalages peu crédibles, afin d’imposer une ouverture forcée, aboutissent à des situations qui démontrent par l’absurde l’inanité du principe fondateur de la démarche. Et oui, le laisser-faire, c’est bien d’abord la loi du plus fort.

Il y a comme un ressentiment amer, mêlé d’idéalisme tenace, dans les propos de Jean-Paul Smets : « la raison d’être première du logiciel libre n’est pas de répondre à un besoin financier. On peut constater facilement que le logiciel libre est majoritairement produit par des gens qui n’ont pas de problèmes de fin de mois. » Terrible aveu de l’incapacité de ce modèle hybride « libéral-communiste » à faire revenir la valeur vers ceux qui la produisent, le condamnant ainsi inéluctablement. Le destin de cette communauté pourrait-il s’expliquer par la méconnaissance, répandue à notre époque, du mécanisme des communs, qui n’est justement pas équivalent à celui d’un accès « libre et ouvert » ? Pour le définir, prenons un exemple volontairement peu exotique, mis en exergue par Barbault et Weber (op. cit.) : « dans le Valais suisse, neuf vallées sur dix ont […] les forêts et pâturages en propriété commune […], ce qui signifie : i) ressources et usagers sont limitativement définis ; ii) les conditions d’accès sont définies, contrôlées et sanctionnées ; iii) les coûts de gestion et de contrôle sont assumés […]. » Et les auteurs de conclure : « plus la durée de comparaison est importante, plus la propriété commune l’emporte en efficience sur la propriété privée. »

Une gouvernance pour les communs

Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, enrichira pendant des décennies la Bibliothèque numérique des communs de l’Université d’Indiana sur le sujet : ce ne sont pas les exemples qui manquent, à travers le temps et l’espace, dont les entrepreneurs peuvent s’inspirer. David Bollier dans son livre La renaissance des communs, pour une société de coopération et de partage, répète inlassablement le message : la liberté, ce n’est pas la libre jouissance d’une ressource qui se raréfie par l’action même des individus qui sont censé en prendre soin, c’est la mise au point de jeux coopératifs favorisant la création de richesses partagées. En effet, dans son fameux livre, Governing the Commons, Ostrom précise que la gouvernance « polycentrique » des communs repose sur 8 principes que l’on retrouve dans toutes les situations où des ressources sont partagées par de nombreux individus de manière durable. Et cela continue de fonctionner de manière extrêmement efficace.

Mais en pratique, pour un entrepreneur, que faire ? Pourquoi donner accès aux fruits de son travail à tous, et surtout aux oligopoles qui menacent, à terme, sa propre activité ? Effectuer le dépôt d’une marque, d’un brevet sur certains aspects-clés d’une technique, permet ensuite d’exempter de redevance ses partenaires, donc de créer un système d’entraide mutuelle avec ses alliés, et des rapports de force avantageux avec ses adversaires, ou de forcer l’adoption de ses propres standards par tout un écosystème, comme l’a récemment expérimenté le constructeur de voitures électriques Tesla. Bref, cela permet de mettre sur pied un véritable système de propriété commune… qui n’a plus rien à voir avec l’accès « libre et ouvert » ! Dans cette nouvelle voie, explorée récemment par Michel Bauwens, les ressources communes sont développées à partir d’engagements réciproques, au sein de coalitions entrepreneuriales formées par les producteurs de ces ressources eux-mêmes, permettant ainsi la pérennité de leur production.

Contrairement à ce que laissent entendre certains, il n’y a pas de tragédie des communs, seulement une résignation collective à l’état actuel du monde. Mettons-nous au travail ?

Obsolescence déprogrammée – L’histoire de Julien H.

Prologue : en ces temps moroses de chômage, de perte de sens, d’errements, de reculades en tous genres, de discours d’autant plus grands qu’ils ne sont suivis d’aucune action concrète, nous avons plus que jamais besoin d’entendre les récits de femmes et d’hommes qui prennent leur destin en main, et décident de vivre, enfin, au 21e siècle. À la manière de Shamengo, GreenIT.fr se propose de démarrer une nouvelle série de billets qui racontent ces histoires, à la fois simples et exemplaires.

Julien H., un informaticien amateur qui aime aussi le bricolage, possède chez lui plusieurs ordinateurs qui lui servent de poste de travail, de centre de médias, etc. Le matériel est plus ou moins récent. Un jour, son écran 4/3 de cinq ans d’âge, de marque Samsung, qu’il utilise pour son poste bureautique, montre des signes de faiblesse. Lors d’une visite chez un réparateur agréé, on lui assure qu’il n’y rien à faire. Verbatim :

“Mais, c’est un écran de bureau ?, s’étonne le technicien. On ne répare que des écrans de portables.
– Ce n’était pas précisé sur votre site web, rétorque Julien.
– Vous êtes le premier en 5 ans à nous apporter un écran de bureau. Au prix où ils sont, vous feriez mieux d’en acheter un neuf.
– Impossible, je cherche un modèle similaire (4/3 en 1600×1200), aujourd’hui il n’y a plus que des résolutions full HD (16/9 en 1920×1800) à des prix raisonnables.
– Alors cherchez-en un d’occasion. Nous, et les autre réparateurs d’ailleurs, ne prendrons pas le risque de vous le prendre, ces réparations sont trop peu demandées pour qu’on s’y investisse.”

Situation banale : ce genre de “conseil” est prodigué à pas mal de gens. Cependant, et c’est là un point important, Julien résiste à l’injonction : pas question de renoncer. C’est alors qu’il se souvient du reportage de France 2 sur l’obsolescence programmée, dans le cadre de l’émission Cash Investigation, où Samsung est particulièrement mis en cause. Effectivement, l’industriel sud-coréen est connu pour ses pratiques concernant ses écrans (parfaitement légales au regard de notre droit de l’environnement quasi-inexistant). En effet, il suffit d’utiliser une poignée de condensateurs bas de gamme, disposés pour ne rien arranger dans les parties les moins recommandées de l’écran (proches des radiateurs, où la température est la plus élevée, ce qui diminue leur longévité) et le tour est joué : pour la plupart des gens, la durée de vie de leur écran est réduite à quelques années.

Le faisceau de preuves se resserre : Julien décide de regarder sur Internet, pour voir si, par hasard, d’autres personnes ne rencontreraient pas les mêmes difficultés. Non seulement il trouve une liste de produits Samsung connus pour leurs fragilités, mais aussi des manuels complets de réparation, dont les plus célèbres se trouvent sur les sites CommentRéparer (en français) et IfixIt (en anglais), souvent assortis de vidéos explicatives. Cependant, même si tout à l’air bien documenté, mettre la main dans ce “cambouis” demande de passer outre certaines réticences : afin d’accéder à la carte électronique de l’écran, il faut ouvrir celui-ci en force car il s’agit d’un montage de coque plastique sans vis. Heureusement, une pression douce et ferme sur les chevrons suffit.

Sa carte électronique en main, Julien se rend alors dans un magasin de composants électroniques où il reçoit un accueil bien différent de celui qu’il a reçu de la part des “réparateurs agréés” : le vendeur lui indique quels condensateurs remplacer ! Il en achète une poignée pour 5 euros. Reste tout de même à effectuer la manipulation : il s’achète un fer à souder pour 45 euros (il s’en resservira) et rentre chez lui. Après avoir pris des cours de soudure sur Internet grâce à un tutoriel trouvé sur YouTube (en anglais, avec le premier chapitre sur les outils à acheter et le deuxième chapitre sur les techniques de base), il se lance dans la manœuvre et remplace un à un les condensateurs défectueux. Après remontage, l’instant de vérité approche : il allume l’appareil, et l’écran fonctionne ! Victoire.

Quelle est la morale de cette histoire ? Avoir la volonté de résister à la voix insistante qui murmure qu’il suffit de jeter et de payer encore pour avoir la belle vie ? Oui, c’est le premier pas. Ensuite, il faut un peu de talent de bricoleur, ou bien se faire aider par d’autres : l’éducation, ne serait-ce pas aussi une des missions possibles des fablabs qui essaiment à Paris, Toulouse et bien d’autres endroits en France ? Et puis, pour ceux qui ne veulent pas se lancer dans la réparation électronique, il reste bien d’autres façons de déprogrammer l’obsolescence des objets : par exemple, la pâte Sugru, avec ses allures de jouet pour enfants, permet un nombre incroyable d’applications pour tout réparer dans la maison.

Imaginer, faire, et s’amuser aussi par la même occasion, voilà un programme qui s’inscrit loin, bien loin de celui de notre société de consommation à bout de souffle et de ses programmateurs d’obsolescence légaux ! Cela pourrait même devenir une nouvelle façon de vivre : début décembre 2012, le festival Make It Up de Saint-Ouen (Île-de-France) en a donné un aperçu passionnant.

Épilogue : nouvel épisode de l’histoire de Julien. C’est maintenant son écran TV Samsung de 117cm qui montre des signes de faiblesse… Une fois sur deux, le cliquetis électrique de la séquence d’allumage se répète sans jamais conclure et l’écran ne s’allume pas. Après un rapide tour sur les forums, il n’y a pas de doute, c’est encore un problème de condensateurs. Cette fois-ci, le fer à souder est déjà là. Voici le bilan de l’opération : 1h pour effectuer un aller-retour à la boutique, 2,80€ de composants, 30mn pour décrocher et raccrocher l’écran du mur (c’est lourd, cette bête là !), 15mn pour ouvrir et refermer l’appareil et en extraire la carte électronique et 30mn pour dessouder et ressouder les composants. Et voilà l’écran qui repart comme (presque) neuf !

Et vous, comment déprogrammez-vous l’obsolescence ?

(Article écrit pour GreenIT.fr.)

De la paix des réseaux

Il souffle depuis quelques temps comme un vent de révolte sur l’Internet français. Tout pourrait être parti de la proposition de loi des éditeurs de presse, qui, à la suite de l’élection présidentielle, ont cherché dès le mois de septembre 2012 à défendre leurs intérêts et à modifier le rapport de force avec Google. Cela pourrait s’être ensuite poursuivi avec les remarques du Chef de l’État au sujet des pratiques d’optimisation fiscale de la firme de Mountain View. Cela pourrait avoir atteint son point culminant avec le coup de force de l’opérateur de télécoms Free, qui interrompit les services de publicité en ligne pour ses abonnés, il y a quelques jours.

Le gouvernement s’est activement saisi de l’affaire et invoque maintenant une taxe sur les sociétés qui recueillent des données personnelles. Ainsi, de la remise en cause de la gratuité des liens hypertextes, jusqu’à l’instauration d’une redevance à l’usage de la bande passante, en passant par la taxation du recueil d’informations, c’est l’ensemble du modèle économique de Google, et de bien d’autres sociétés du Web, qui pourrait être menacé. La Pax Google, qui règne sans partage sur Internet depuis maintenant plus de dix ans, connaîtra-t-elle le même sort que toutes les paix impériales qui l’ont précédé ?

Depuis les origines, au début de la décennie 1970, l’évolution des modèles d’échange d’information sur Internet a suivi une série d’étapes, rendues à chaque fois nécessaires par la croissance du nombre de nœuds du réseau et les modifications progressives de leurs usages prépondérants. La dernière étape a été franchie au cours de la décennie 2000, avec l’explosion du nombre d’utilisateurs du Web. Pour la première fois, le relatif équilibre qui existait auparavant dans les relations entre nœuds du réseau a été rompu, et l’on a vu se généraliser un modèle d’échange d’information que l’on pourrait qualifier de client-serveur hypercentralisé, reposant sur un unique protocole asymétrique.

Ce modèle, maintenant si répandu, mis en œuvre par Google, Facebook, Amazon Web Services et les autres géants du Web, participe d’un certain modèle économique : en établissant des barrières étanches entre leurs populations de clients-consommateurs, les serveurs-producteurs de ces services fortement infoterritorialisés parviennent à diminuer artificiellement l’intensité concurrentielle, à leur bénéfice exclusif. Ils reproduisent ainsi, dans le domaine des systèmes d’information distribués, les stratégies monopolistiques de certains éditeurs de logiciels de la décennie 1980, qui bloquaient à dessein toutes les tentatives d’interopérabilité avec leurs formats de fichiers, étouffant ainsi l’innovation.

Cependant, en plus des actions politiques, des bouleversements techniques en cours pourraient venir modifier ce statu quo : l’avènement de plateformes mobiles de plus en plus puissantes, la généralisation des formats de données ouverts et des outils de production de contenu, l’apparition de réseaux sans infrastructure reposant sur les technologies de communication sans-fil comme le Wi-Fi ou le NFC, le retour des protocoles symétriques de partage de l’information comme multicast, etc. Ces nouvelles règles du jeu, en renforçant l’autonomie réelle des clients-consommateurs vis-à-vis des serveurs-producteurs, appellent aussi de nouveaux modèles d’échange d’information, et, ce faisant, de nouveaux modèles économiques. Avec une différence profonde : le cœur des échanges, dans ces nouveaux modèles, n’est plus situé au niveau du serveur qui supervise l’activité des clients qui dépendent de lui, mais au niveau du réseau lui-même.

Se pourrait-il que, pour la première fois, les responsables politiques aient l’opportunité et la volonté de faire régner une nouvelle paix sur les réseaux, pour les décennies à venir ? Le champ des innovations qui s’ouvrirait alors devant nous serait immense.

Automobile : quel futur maintenant ?

Le Mondial de l’automobile 2012, qui ouvre ses portes aujourd’hui, orne son fronton d’un étrange slogan : le futur, c’est maintenant. Habile détournement de la campagne présidentielle française, il appelle à raccourcir le temps. Effectivement, à notre époque, tout s’accélère, le déclin des modèles d’affaires industriels comme la fonte des glaces de l’Arctique. Et voici qu’un simple slogan, d’un progressisme désuet, révèle, en creux, notre impuissance présente.

Un examen de la dure réalité s’impose : la voiture contemporaine est un objet de plus en plus consommateur de ressources. L’énergie ? Une voiture consomme 80 kWh aux 100 km, et malgré cent ans d’efforts de la part des ingénieurs, moins d’1% de cette énergie sert à transporter effectivement le conducteur. La matière ? Une voiture est « faite de pétrole et d’acier de la tête aux pieds » et ceux-ci ne sont pas renouvelables : après le pic pétrolier, c’est la chaîne de montagne métallique qui est devant nous. L’espace ? L’encombrement exagéré d’un véhicule individuel est la première cause des embouteillages et de l’étalement urbain. Et tout cela retourne toujours à l’argent : facture des importations énergétiques en hausse, endettement public en hausse, etc. Sommes-nous en train de vivre une fin de partie ?

Un jour, tous les marchands de rêve finissent par être rattrapés par le réel. En Europe, la surcapacité de l’outil industriel, le coût du travail, la crise de la monnaie commune, et de nombreuses autres raisons économiques sont invoquées pour justifier les difficultés croissantes d’une industrie emblématique du 20e siècle. Ne serait-ce pas plutôt le signal que les conditions du rêve ne sont plus remplies, et qu’il est grand temps d’en inventer un autre ?

Et pour cela, il faut d’abord écrire une nouvelle histoire : abandonner les vieux désirs infantiles (puissance, vitesse, tout partout tout le temps) et donner envie d’explorer d’autres horizons. Il est étonnant de comparer la créativité mise en œuvre par les fabricants de véhicules qui consomment moins de 10 kWh aux 100 km, comme la Loremo ou la C-1, avec celle des constructeurs traditionnels. Allons encore plus loin : que serait une voiture produite par la société Apple, un iPhone sur roues ? Une approche complètement différente, ne serait-ce pas là, le désir secret des clients ?

Qu’il est difficile de changer un système de pensée ! Hier, triomphante, la voiture, aujourd’hui, semble être devenue un problème de plus à résoudre, une énergie négative qui tétanise et empêche de formuler les bonnes réponses. Et pourtant, à bien y regarder, des innovations bourgeonnent déjà de toutes parts, sous forme de nouveaux services et de nouveaux produits qui remettent en cause les dogmes d’hier : la voiture n’est plus individuelle mais partagée, la vitesse n’est plus une fin en soi, l’habitacle n’est plus nécessairement fermé.

Ne serait-ce pas plutôt cet autre futur qui surgit en fait, dès maintenant, comme un soleil transperçant la nuit des affiches de la dernière édition du Mondial de l’automobile ?

Operating systems for sustainability

The first semester of 2012 is nearly gone, and a new president has been elected in France. « The change is now. » But how to make change happen using only the tools we have at our disposal? What are the operating systems we could currently use for running our much-needed sustainability software? In fact, many industrial processes and organizations will have to be completely redefined in order to meet the coming harsh environment and energy challenges. But this deep change could be made possible by leveraging resources already existing in companies. How? Here are a few ideas.

By taking into account, through better data analytics, environmental aspects that were previously ignored, companies will be able to estimate more accurately the external costs and benefits of day-to-day operations. These detailed models will rely on dynamic and distributed information provided by third-parties, thus requiring information infrastructures to cross companies’ borders and reach out to other organizations, at a local and global scale, making web-oriented architecture a de facto standard for enterprise applications. In return, this inter-organizational data sharing will foster more sustainable, thus more resilient business ecosystems, able to manage their operations more efficiently, in spite of recurring crises during a transition period of several decades.

The change is now? This promise could become real faster than we think if we start turning existing information technology and resources, in and outside companies, into operating systems for sustainability, therefore providing solid ground for developing next-generation businesses that make everybody better off: their customers, their employees and shareholders, the societies and ecosystems we are living in. The change is now!

(Adaptation française de cet article publiée sur GreenIT.fr.)

The silent ‘smart meters’ controversy

« The principal source of injustice in our epoch is political approval for the existence of tools that by their very nature restrict to a very few the liberty to use them in an autonomous way. The pompous rituals by which each man is given a vote to choose between factions only cover up the fact that the imperialism of industrial tools is both arbitrary and growing. […] This means that politics in a postindustrial society must be mainly concerned with the development of design criteria for tools rather than as now with the choice of production goals. »

Ivan Illich, Tools for Conviviality (1973)

More than thirty-five years later, Illich’s visionary comment is today illustrated with a silent but growing controversy about smart meters and other mass surveillance systems deployed under governments auspices. A recent article by John Vidal from the Guardian, entitled Why smart meters could make power firms richer, made things even clearer. In fact, we know from the example of illustrious Web companies that collecting and using personal and behavioral information leads to very profitable businesses.

However, this point is not so commonly made in Europe, where huge amounts of money are going to be spent on smart meters without questioning the very design of these systems. In fact, detailed answers to several important questions are still missing: What is the business model of smart metering? That is, who will make money from it, to cover its costs? What kind of data will be collected, and shipped to whom?

Silence. Currently, deeply intrusive and weakly secured technology is about to be massively deployed without stating clearly its purpose. Industrialists are tiptoeing around the issues and apparently avoiding facing uncomfortable facts… Why real-time highly accurate individual data has to be transmitted outside homes if it is supposed to help people monitor their domestic energy consumption? Silence. Are all these details really needed to manage large-scale electricity networks? (It seems that aggregated data would do the job, doesn’t it?) Silence.

We live in strange times: the path towards sustainable development should be focusing on enlightened collective responsibility and individual autonomy, and sometimes we shiver when a dark cloud passes over the sun, casting its gigantic shadow on the ground.