Nous sommes le changement qui vient

Il y a vingt ans, tout le monde pensait que le processus de civilisation était dirigé par les forces de l’environnement naturel. Je pense que ce que nous sommes en train d’apprendre, c’est que la civilisation est d’abord une fabrication de l’esprit humain.

– Klaus Schmidt, Entretien avec National Geographic (juin 2011)

En 1972, le rapport Meadows démontrait l’impossibilité évidente de maintenir notre modèle de développement, fondé sur la croissance illimitée de la consommation matérielle, dans les limites écologiques étroites de notre planète. En fait, l’intérêt du rapport résidait d’abord, comme l’a souligné récemment l’un de ses principaux auteurs, dans l’étude de la dynamique de cette croissance, pour chacun des scénarios envisagés. En particulier pour le fameux scénario business as usual, le standard run du modèle, qui a depuis été confirmé avec une précision surprenante.

Le 5 juin dernier, peut-être en guise de quarantième anniversaire de la première publication du rapport Meadows, le Shift Project, « groupe de réflexion et d’action » présidé par Jean-Marc Jancovici, proposait une nouvelle vision des scénarios énergétiques, du point de vue strictement physique de la production et de la consommation des ressources. Ces scénarios, déroulant des dynamiques maintenant bien connues, soulignent l’influence directe des sources d’énergie disponibles sur le fonctionnement de l’économie-monde. Cependant, quelque chose semble y manquer, faisant naître chez le lecteur le même sentiment d’absence qu’avec son illustre prédécesseur, le rapport Meadows. On pourrait résumer cette impression par une simple question : « Et l’humain, dans tout ça ? »

Car l’être humain, sa psychologie et sa culture, est un peu la « constante cosmologique » de tous les modèles du dérèglement climatique, de la disparition de la biodiversité, de l’épuisement des ressources de la planète. C’est le terme de l’équation qui, bien que mal compris, permet à celle-ci de supporter une théorie véritablement explicative des transitions majeures dans l’histoire des civilisations et des écosystèmes avec lesquelles elles sont en interaction. La conscience humaine et ses productions, dont la civilisation fait partie, sont des processus historiques. Les découvertes archéologiques nous montrent que, loin d’être la conséquence du développement de l’agriculture puis des cités et de l’écriture, la transformation de la religion et du système de valeurs, en fut probablement la cause.

De ce fait, la conception de modèles des systèmes humains est d’une importance capitale si l’on cherche à mieux comprendre les alternatives qui se posent à nos sociétés du 21e siècle, au-delà des visions d’effondrement portées par le rapport Meadows et ses épigones. Ce champ a commencé à être labouré et il faudrait maintenant aller beaucoup plus loin et proposer des modèles opérationnels pour l’aide à la décision politique, qui permettraient d’anticiper des transitions sociales et écologiques de plus en plus rapides, à une échelle de plus en plus grande.

Les travaux des équipes du CIRAD sur la modélisation des relations entre les sociétés et leur environnement nous permettent d’imaginer ce que pourraient être de futurs processus collectifs de gestion des ressources. Le projet FuturICT, d’une durée de 10 ans, actuellement en lice pour un financement d’1 milliard d’euros par la Commission européenne, va encore plus loin : l’objectif est tout simplement la mise au point de la Living Earth Platform, afin de simuler l’ensemble des interactions entre les systèmes humains et leur environnement.

Nous sommes le changement qui vient. Il est grand temps d’en prendre conscience.

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Mœbius, passeur de rêves

Ce samedi 10 mars, Jean Giraud, alias Gir, alias Mœbius, nous a quitté. Je me souviens avoir découvert son œuvre foisonnante au milieu des années 1990 dans la collection personnelle d’un ami, artiste peintre, qui conservait comme un trésor l’ensemble des numéros de Métal hurlant, la mythique revue de bandes dessinées des années 1970. Depuis cette date, les images de Mœbius n’ont cessé de me fasciner.

Rêver, rêver sans cesse, puis, à la manière d’un voyageur toujours prêt à faire don des trouvailles ramassées au cours de ses errances, transmettre à ceux que l’on rencontre l’envie de rêver à leur tour. Toute sa vie, Mœbius fut un passeur de rêves, qui, par la magie de son trait toujours réinventé, faisait ressentir à chacun un peu du mystère de notre condition humaine.

Notre époque a plus que jamais besoin de rêveurs, d’êtres humains qui, par la pureté de leur engagement, osent réinventer l’avenir, imaginer des recommencements, dans la joie enfantine de l’attente d’une heureuse surprise, d’une métamorphose.

Merci Monsieur Giraud de nous avoir rappelé inlassablement la nécessaire beauté des rêves.

E.T., A.I., W.H. et les autres…

War Horse, le dernier film de Steven Spielberg, vient peut-être de rejoindre E.T. the Extra-Terrestrial et A.I. Artificial Intelligence, au panthéon des films les plus personnels du réalisateur, ceux dans lesquels il s’autorise à dépeindre de la manière la plus évidente qui soit sa vision intime du monde.

Chacun de ces films est le portrait vivant d’un être singulier, extraordinaire, égaré dans un univers hostile, aux lois duquel il est radicalement étranger. Tout au long de chaque récit, à la manière d’un catalyseur qui agit sur ceux qui l’approchent, cet être singulier va révéler aux habitants de ces pays perdus les ressources d’amour infinies qu’ils portent en eux, et, ce faisant, il va les sauver à eux-mêmes. Voilà donc les héros de Spielberg qui réparent, comme malgré eux, le monde : des voyageurs venus du temps de l’enfance, des innocents constitutifs, des victimes des mécaniques absurdes et mortifères dont les êtres humains adultes semblent être toujours les gardiens.

« Vous qui entrez ici, perdez toute espérance », nous dit Dante, « mais restez ouverts à la rencontre, car celle-ci changera peut-être votre vie », nous rappelle Spielberg. Joey, le cheval auquel on refuse de donner un nom sur le champ de bataille – « pourquoi nommer ce que l’on va perdre ? » demande l’officier au soldat qui s’est spontanément attaché au bel animal qu’il vient de trouver –, Joey décide, à bout de forces, de prendre le risque de courir libre sous la mitraille, passant d’un camp à l’autre, puis trouvant dans le no man’s land le seul espace où il lui soit encore permis d’exister.

Dans sa chute, ce météore éblouit les hommes casqués qui le voient passer. Ils ne peuvent y croire tout d’abord, mais finissent par céder à un émerveillement enfantin, et, oubliant leurs rivalités factices, décident à leur tour de le rejoindre. Au milieu du déchaînement des feux d’un enfer industriel qui préfigure tous ceux de l’avenir, des êtres humains répondent à l’appel d’un amour sauvage qu’ils ne comprennent pas. Voilà où résonne le cœur palpitant de War Horse.

2012, with hope

2011 could one day be considered as the trigger of an historical strain on the very fabric of our civilisation. And 2012 could give us the first evidences of this change. When these evidences will accumulate over this decade, denial will no longer be an option.

Let’s welcome 2012 with hope. Let’s always bet on intelligence: with the right tools and a desire to build, we will create amazing things. Let’s get inspired by cosmic feelings and rejoice: life on Earth is worth celebrating! Let’s open our brains and our hearts till they encompass its grandeur.

We carry our responsibility as a newborn child, in our arms. Even those who refuse to face this fact have kids who are active on the Internet. Love will win them all.

Facebook, icon of our Hegelian age?

« It is not the general idea that is implicated in opposition and combat, and that is exposed to danger. It remains in the background, untouched and uninjured. This may be called the cunning of reason, — that it sets the passions to work for itself, while that which develops its existence through such impulsion pays the penalty and suffers loss. »

– Georg Hegel, Lectures on the Philosophy of History (1837)

The Anonymous have decided to rampage the virtual land of Facebook on November 5th, promising to free its inhabitants from their merciless ruler(s). As a replacement to Facebook, they have announced the ongoing development of a social networking platform called Anonplus… This sounds definitely like an interesting challenge, at least for Facebook system administrators, but do the Anonymous really understand what is at stake?

Facebook, a perfect example of Hegel’s cunning of reason? In fact, it is through the megalomaniac whims of a young adult (or rather, a very old teenager) that Facebook came into existence, as a monstrous offspring of the first decade of the 21st century, and is now valued at nonsensical heights… It is now with the voices of more than 750 millions people that this social network resonates everyday, helping human beings all over the world make their pleas.

Individual consciousnesses, without wanting nor knowing it, are serving what transcends them, and through the actions of passionate individuals, reason becomes real, says Hegel. Therefore, if Facebook can be considered as a dictatorship, satisfying the egoistical desires of its main shareholder, it nevertheless contributes to the development of liberty, spreading revolutionary ideas across the entire planet, ignoring borders.

Facebook, icon of our Hegelian age? In the meantime, don’t forget to backup your list of Facebook friends using the great Export Friends To CSV application: who knows, the Anonymous’ coup d’état could succeed!

‘Into Eternity’ : méditation à la croisée des chemins

« À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie. »

– Dante Alighieri, Divine comédie, chant I (vers 1300).

Étonnant rapprochement : en lisant les premiers vers de la Divine comédie, on ne peut s’empêcher de songer au destin de notre propre civilisation, soudain brutalement confrontée à des choix qui dépassent l’horizon de pensée commun.

Depuis peu, les discours sont émaillés de références lointaines : en 2020, en 2050, dans un siècle… Ces dates défilent devant nous comme un compte à rebours étrange, qui dilate en secret nos existences elles-mêmes.

Un millier de siècles ! C’est l’horizon que se propose d’explorer le documentaire fascinant de Michael Madsen, Into Eternity (réalisé en 2009, sorti en France en 2011). Oui, cent mille ans, c’est le délai qui sera nécessaire pour que les 200,000 tonnes de déchets radioactifs qui ont été produits jusque-là par l’industrie nucléaire, deviennent inoffensifs.

Au milieu de la Finlande, des hommes creusent une tombe gigantesque, à des centaines de mètres de profondeur dans la roche-mère, qui sera le lieu de repos ultime d’un feu mortel qui ne veut plus s’éteindre.

Demain, d’autres mausolées surgiront en France, aux États-Unis, en Chine, en Inde et ailleurs… Ils seront probablement tout ce qui restera de notre époque quand nos villes auront disparu. Ils célébreront la responsabilité éternelle d’une civilisation qui finit par devenir indifférente à la vie elle-même.

Les nouveaux Galilée

« Le temps du monde fini commence. »

– Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (1931).

Aurions-nous pu imaginer, il y a de cela à peine quelques décennies, que tout irait aussi vite ? Le vingt-et-unième siècle à peine entamé, nous voici désormais confrontés à la finitude de notre domaine, pour reprendre la belle expression d’Albert Jacquard.

Nous semblons vivre une époque en tous points similaire à celle du grand Galileo Galilei, inventeur de la science moderne. Une gigantesque controverse s’est levée au large, elle approche désormais en grondant des côtes les plus protégées des civilisations avancées. Aucune digue culturelle ne lui résistera.

La finitude de notre domaine… Qui, parmi les gouvernants des puissances économiques et politiques de notre temps, a envie d’entendre une pareille leçon d’humilité ? Et pourtant, celle-ci est répétée, jour après jour, par des voix innombrables : scientifiques, entrepreneurs, militants, citoyens ordinaires. Les nouveaux Galilée.

En face, se regroupe une foule compacte, non pas de cardinaux soucieux de maintenir la cohérence intellectuelle d’un système religieux, mais un rassemblement hétéroclite de partis, publics ou privés, qui défendent avant tout les intérêts de ceux qui ont tout à perdre à un changement de paradigme.

Quatre siècles après avoir reconnu que la Terre n’était pas le centre de l’Univers, il nous faut désormais admettre que cette petite bille de glaise est finalement tout ce qui nous est donné de conquérir, ici et maintenant, et d’aussi loin que porte le regard sur l’horizon des siècles.

Ô la finitude de notre domaine !